[ Chronique ] ALL THEM WITCHES – Nothing As The Ideal ( New West Records )

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C’est la rentrée aussi pour les Américains de ALL THEM WITCHES qui nous reviennent avec un sixième album studio baptisé sobrement « Nothing As The Ideal ». Depuis quelques années, le groupe a beaucoup fait parler de lui pour sa propension à livrer à chacune de ses sorties un excellent condensé de « rock » racé et surtout des shows intenses, appréciés unanimement par le public comme par la critique. Souvent, après quelques albums, et si il n’y a pas de gros bouleversement, un groupe a tendance à perdre en fraîcheur, à s’endormir ou manquer d’inspiration. Mais il faut avouer qu’ALL THEM WITCHES a la fâcheuse tendance à ne jamais pondre deux fois le même album tout en restant intrinsèquement ancré dans le même son, et dans son univers propre. Chose plutôt difficile lorsqu’on pratique un style certes large et facilement corruptible mais qui peut se révéler également très obtus et codifié.

Cette fois-ci, les Nashvillois ont fait le choix de s’envoler enregistrer leur nouvelle pépite à Londres, à Abbey Road, comme pour mieux se réclamer de la lignée des plus grands ou en tout cas des plus ambitieux. Désormais en trio après le départ du claviériste Jonathan Draper, le groupe sort ici son album le plus heavy mais également le plus expérimental.

Et par expérimental, j’entends principalement le fait que l’album me semble totalement décousu. On peine à trouver un lien entre les morceaux, il n’y a pas de clefs. N’y voyez pas là une critique mais un simple constat car en aucun cas cela ne dérange l’écoute. Le groupe nous balade, comme il sait si bien le faire, avec aisance, entre rock, hard-rock, blues, psych’, prog’, post-rock, country et americana, faisant de ce disque une sorte d’épopée « déséquilibrée » ; chaque titre offrant une couleur, une vibration très différente d’un autre.

On y retrouve ainsi toute la puissance lysergique et bluesy du groupe dans un schéma musical qui n’est pas sans rappeler des montagnes russes, offrant les moments les plus intenses jamais composé par ATW mais aussi peut-être les plus éthérés. Je trouve d’ailleurs que de ce déséquilibre naît une forme d’excitation, un « où vont-ils nous emmener ? » qui est loin de me déplaire.

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Et puis, si cette fois il n’y a pas de liant concret, rien n’empêche de s’en inventer, de s’écrire sa propre fiction une puisque cette musique sied si parfaitement aux vagabondages spirituels et aux errances intérieures. Voici la mienne :

« Tout a débuté lors d’une soirée plutôt banale de l’Amérique moderne. Je n’étais pas moi-même, équitablement fasciné, écoeuré et exalté par cette profusion de saveurs américaines. Stressé par cette nuit et les néons agressifs de Memphis, j’ai subrepticement ressenti le besoin de fuir en avant, de quitter cette ville légendaire pour me plonger dans l’ambiance nocturne du Tennessee. Un voyage dans le sud rural et délabré que je me suis alors imaginé pouvoir être initiatique. Rejeté par les hautes lumières urbaines, le coeur alourdi par les chaudes journées de cette fin d’été et par la nostalgie qui règne constamment au crépuscule ; cette petite mort du soleil qui se répète inlassablement chaque soir, je roulais donc. Je filais sur cette US 64, la route du rock comme on pourrait l’appeler, sans vraiment me poser de questions, à l’instinct et tout droit, sans but à atteindre hormis retrouver la chaleur des astres, l’odeur de la campagne, peut-être un tant soit peu d’humanité, et surtout : la fin de cette foutue nuit.

Sur l’accotement, j’ai aperçu trois braves gars qui paraissaient du coin, les yeux comme brûlants, mystiques et poivrés. Je les ai fait monter. Ils allaient à Nashville. Cool. Dans la bagnole, ça rigolait, ça sentait un mélange curieux et capiteux d’alcool bon marché, de fumée suave et de sueur acre. Ça puait la fête. Les mecs causaient, me refaisait l’histoire du rock au fil des kilomètres, se bagarrant, trifouillant la mollette de la radio pour mieux me faire écouter ce qui devait, selon eux, définir la musique. On passait crescendo d’une intro bluesy à un riff hypnotique très orienté metal, un peu à la Sabbath (« Saturnine & Iron Jaw »). Puis on allait plus loin encore, on s’excitait sur du hard-rock, secouant la tête et gesticulant comme des épileptiques sur les solos endiablés ( « Enemy Of My Enemy » ou « Lights Out » ).

J’étais captivé par les sonorités, par ce son si organique et intense. La molette changeait brusquement de sens et tombait sur un passage acoustique intime et touchant ( « Everest » ). Nous et de la guitare, il n’y avait plus rien d’autre. C’était toute une aventure, toujours en mouvement, la basse rampante me prenait aux tripes ( « See You Next Fall » ). Les voix m’haranguait, me faisait vibrer. J’avais l’impression d’être sous acide, et que c’était à chaque étape le même groupe qui jouait, « qui me refaisait l’histoire ».

Les gars ont commencé à digresser sur l’americana, sur la folk, l’essence même de la musique américaine. J’écoutais, comme happé, leur comparaison plutôt pertinente même si délirante, entre les U.S. et l’Empire Romain, comme si Romulus et Remus étaient nés ici dans le Sud, et leur mère auraient été un coyote et non une louve. On réécrivait les légendes, on refaisait le monde ( « The Children Of Coyote Woman » ). Une dernière ballade teintée de post-rock ( « Rats In Ruin » ) m’a fait redescendre doucement vers les lueurs naissantes de cette nouvelle ville, de cette réalité fielleuse et quasi-orwellienne qui nous a poursuivi sans relâche.

Autour de moi, les trois petits rats somnolaient, épuisés d’être passés à travers un demi-siècle de musique. Les kilomètres défilaient encore alors que la nuit s’estompait, l’ombre se mâtinait, les plaines s’inondaient d’une myriade de moutons à compter. Une mer de coton et de rêves sur laquelle mes yeux s’égaraient avant de se jeter, plein d’espoir, dans les orangés célestes tirant déjà vers les roses. Les nuages déjà gros comme des barbes à papa que je m’imagine doux et sucrés, collés au bout de mes doigts, se dégradant, s’évaporant, dernières grappes insouciantes d’une nuit ordinaire. Je ne sais pas qui étaient ces mecs là mais c’est trois sorciers m’ont fait presque oublier la nuit, tout rejeter, le temps d’un voyage. Une route qui a duré trois heures mais qui m’en a paru à peine une et qui aurait pu m’emmener jusqu’à l’éternité. »

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