[ Chronique ] DEAFHEAVEN – Infinite Granite ( Sargent House )

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J’ai découvert DEAFHEAVEN sur scène, au détour du plus grand festival de metal français. Pris entre SUICIDAL TENDENCIES et des cracheurs de feu qui ne m’intéressaient guère, accompagné d’un ami de longue date et d’un broc de muscadet-tord-boyaux dont la réminiscence de l’acidité heurte encore mes fragiles intestins, je m’étais dirigé vers les Californiens s’en rien en attendre, et j’en étais reparti avec pas mal de questions… Qu’étaient-ils ? Où avaient-ils voulu m’emmener ? Qui étaient ses musiciens sobres voire statiques et ce chanteur au charisme impressionnant et aux gesticulations énigmatiques ? ( je me souviens de certaines pensées moqueuses lorsqu’il nous tirait la langue ou qu’il agitait ses doigts frénétiquement ).

Bref, cette expérience m’a conduit à écouter plus amplement le groupe par la suite. Et leur discographie m’a apporté les mêmes questionnements. Depuis leur premier album « Sunbather », la musique du groupe oscille en permanence entre beauté, tourmente et rage, sorte d’hybride quasi-parfait entre la malice du black metal et le sublime du shoegaze. Ce qui a pour conséquence d’attirer les critiques et les diatribes contre eux : « pas assez black, trop mélodique, pas assez si, trop ça… ». On connaît la ritournelle. Si le dernier en date « Ordinary Corrupt Love »  ( que je définissais moi-même comme « comme une lumière rasante d’un couché de soleil estival qui viendrait vous embrasser de sa chaleur consolante. » ) remettait largement en perspective les tendances noires du groupe, glissait encore un peu plus vers autre chose et élargissait la palette sonore de DEAFHEAVEN, le coulissement s’est maintenant complètement effectué sur ce nouvel album qui risque de faire couler encore beaucoup d’encre et titiller nos pandas de cuir et de spandex.

Sur « Infinite Granite », DEAFHEAVEN ne joue plus avec la juxtaposition de l’abrasion métallique opposée au besoin de lumière et de grandeur tourbillonnante. Ce cinquième album à la beauté provocante est un bond en avant vivifiant, plein de panache et d’audace, brisant les derniers vestiges du temple luciférien dans lequel le groupe ne se reconnait assurément plus… Tout d’abord, il incorpore définitivement le chant clair, reléguant à des moments fugaces où l’intensité gonfle et vibre, les cris crus de George Clark, et met l’accent sur les mélodies envoûtantes dans une épopée aux mouvements tendres, aériens et légers.

Passé la surprise du premier morceau, je découvre un groupe qui a poussé son style dans ses retranchements, abordant la composition avec une idée claire en tête : se réinventer ou du moins pousser le curseur ambiant, indie-pop’ à son paroxysme. Et je trouve le résultat assez bluffant. Cette lumière, douce et chaude brise estivale, déjà ressentie à travers les mélodies auparavant nous étreint complètement désormais, et je m’en délecte. Les efforts, que dis-je, la nouvelle gamme de Clarke au chant est impressionnante de richesse et de maturité : harmonies, chuchotements, refrains pop’ entêtants bien appuyés qui viennent éclairer encore un peu plus les tempos luxuriants, et les synthés planants et optimistes. Tous ces passages mélodiques ne sont plus de simples interludes aux moments d’angoisse, ils sont ici la colonne vertébrale de l’oeuvre. Là où l’on s’attend à une explosion métallique vient souvent un chorus moelleux, chargé en pop’, bleu et influencé pêle-mêle par THE CURE, RADIOHEAD, du rock alt-90’s ou même un peu de DEFTONES.

Les guitares si elles perdent en puissance pure et en rugissement, gagnent en profondeur et en texture, et les motifs restent souvent centraux dans la structure même des morceaux. Associées aux nappes synthétiques et au chant, elles arrivent à toujours créer une atmosphère claire et feutrée, une tension raffinée et des refrains dit polaroïdo-technicolor. La production accentue encore cette coloration et cette clarté, l’élégance et la sophistication de ce nouveau DEAFHEAVEN. L’album est donc une somme cohérente de toutes ses parties plus ou moins nouvelles, et apparaît ainsi comme une entité destinée à être vécue par l’auditeur dans son ensemble ( même si on a déjà en tête deux ou trois tubes en puissance ). Cet ensemble et cette atmosphère chaleureuse (avec un peu de distance quand même ) arrivent d’ailleurs sans grand mal à nous tenir captivé car si on est facilement et même parfois distraitement aspiré dans ce tourbillon de mélodies popisantes, les moments d’accroche sont utilisés avec parcimonie et sont souvent amenés par surprise ( « In Blur », « Great Mass Of Colour », « The Gnashing » ). De même, les cris qui apparaissent de manière fantomatique ( seulement trois fois sur l’album ) sont à chaque fois un point culminant du titre, sa finalité et sa rupture, et remettent un peu de cette noirceur oubliée dans une masse de couleurs et de luminosité chatoyante et lointaine à la fois que le groupe n’a de cesse d’étaler devant nous.

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Maintenant, je pense qu’il faut définitivement décorréler DEAFHEAVEN de ses aspérités soi-disant black et surtout de ses débats qui animent les soi-disant puristes et juste écouter « Infinite Granite » avec un coeur pur, sans apriori car c’est un album tout simplement beau. Pour moi, DEAFHEAVEN en se réinventant, continue de marquer des points, car les ressentis sont profonds, multidimensionnels et prégnants. Je pense profondément que c’est un album difficile à composer pour le groupe, longtemps désiré et dans lequel ils ont mis beaucoup d’eux et beaucoup de sens.

Au final, « Infinite Granite » peut se lire comme une vision de ce moment matinal entre la fin de la nuit et l’aurore, ces instants insomniaques de solitude où tout est bleu, beau, profond ou pastel, clair ou chargé. Si le rose de « Sunbather » évoquait la lumière du soleil sous nos paupières closes, le bleu abstrait et échographique de « Infinite Granite », pixels d’utérus vide, semble vouloir nous forcer à l’introspection, voire au questionnement sur notre vacuité et nos vanités…

 

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