[ Chronique ] AORLHAC – Pierres Brûlées ( Les Acteurs De L’Ombre Productions )

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Je me rappelle 2018 et la sortie de « L’Esprit Des Vents », album que j’avais trouvé plutôt intéressant et duquel je m’étais dit : « Il faut que tu t’intéresses de plus près à AORLHAC ». Puis le temps a passé, un album en a chassé un autre et ainsi de suite. Mais cette fois-ci, je ne laisserais pas les Auvergnats me passer sous le nez. C’est donc avec enthousiasme que je vous propose de nous balader, avec précaution tout de même, entre ces quelques « Pierres Brûlées »

Tout d’abord, je me rends compte que ça fait un moment que je n’ai pas traité un album de black metal dit « traditionnel », que je n’ai d’ailleurs pas trop mis mon nez dans le catalogue des Acteurs de L’Ombre.  Mais avant de me jeter pleinement dans l’album, je ne peux pas passer à côté des questions extra-musicales. J’entends par là les récentes « polémiques » sur les idées ou idéologies soi-disant portées ou promues par Les Acteurs de L’Ombre ou certains groupes/musiciens signés sur le label.

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Soyons clair, je ne suis pas un bon petit soldat digital guidé par une pensée aveugle, progressiste et unilatérale, par une volonté de tout politiser à tout prix. Je ne suis juge de rien, ni de personne et j’accepte les idées tant qu’elles sont intelligibles et correctement formulées. Je ne vais donc pas entrer dans des débats politico-sectaires, d’un bord ou de l’autre, Je ne vais pas non plus me prononcer sur les errances musicales passées ou présentes des différents protagonistes. Je n’irais pas déterrer des cadavres ou remuer la merde d’un ou deux musiciens juste pour faire parler. Je note juste la différence de traitement : certains étant, je trouve, bien vite absous alors que d’autres vont continuer à souffrir d’une mauvaise réputation. Bref, de mon côté, j’accepte le black metal comme un style parfois sulfureux et qui peut donc porter à débat.  Un style que je trouve aussi en quête permanente de « pureté », quasiment élevée au rang de dogme, et qui vient souvent corseter la création. Mais je préfèrerais qu’on s’y intéresse plus en profondeur, qu’on le traite de manière quasi socio-anthropologique, qu’on le dissèque, plutôt qu’on en fasse le parangon du conservatisme bas-du-front et du réactionnisme en perfecto.

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La parenthèse étant close ( pour le moment ), nous pouvons s’en retourner à nos volcans et parler enfin de musique. Ce nouvel album d’AORLHAC n’a rien de surprenant. Il marche sur les braises encore chaudes et attisées par « L’Esprit Des Vents », à savoir un black metal véloce et sauvage, suffisamment cru pour contenter les rigoristes mais suffisamment clair et épique pour attirer de nouvelles brebis égarées. Le son organique, un peu sale par moment, mais travaillé pour nous rendre le meilleur des mélopées guerrières, rend l’expérience d’autant plus agréable.

Le quintette joue sur un rythme soutenu, en permanence sur un fil entre l’épopée aux mélodies conquérantes et la chevauchée noire indomptable. Héroïque certes mais jamais pompeux, il réussit à osciller parfaitement entre ces deux aspects, nous entraînant par monts et par vaux, avec eux, dans une folle cavalcade où l’on se râpe les membres contre ces pierres de laves coupantes, chaos rocheux qui jonchent le chemin.

Sur « Pierres Brûlées », on ne s’ennuie donc pas car on n’en fait jamais trop, AORLHAC y joue la carte de la puissance et de l’efficacité. Et cela fonctionne extrêmement bien. On est happé de A à Z par les guitares rugissantes, viles et pourtant léchées. Rien ne semble être laissé au hasard et la concision joue en faveur des attentes. Guidés par les voix puissantes mais variées, tantôt vitupérantes avec rage, tantôt limpides et exaltantes, on entrevoit une lueur magmatique dans l’épaisse nuit de cendres, on suit ce sentier tortueux, ce champ de bataille pétri des contes et de légendes cantaliennes. Les ambiances urgentes défilent ainsi sous nos yeux impuissants quand soudain un temps plus lâche, cratère grondant, se fait ressentir, nous harangue et nous fait vibrer de sa hargne avant de repartir dans la presse, jusqu’à l’épuisement ou la mort.

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C’est un secret de polichinelle : AORLHAC place au coeur de son oeuvre, ses racines occitanes et son passé. Les Auvergnats se posent en témoins respectueux du patrimoine de leurs aïeux. Si sur ses précédents essais, l’Occitanie dans son ensemble était à l’honneur, cette fois-ci on a restreint la zone géographique, se concentrant sur des faits, des contes et des histoires liées au département du Cantal. Et si l’album s’appelle « Pierres Brûlées » s’est évidemment en référence aux pierres volcaniques de la région, aux sommets endormis, aux anfractuosités et aux nervosités géologiques typiques de l’Auvergne.

Par exemple, les textes saluent le Puy de Dôme ou le Puy Marie ou le sommet de Peyre-Arse. De même, nombres de villages sont cités, de Beynac-en-Planèze à Montsalvy. Le corset, qui sied plutôt bien au groupe, se resserre encore un peu plus. Les recherches sont axées sur une zone particulière et on vient y déterrer des histoires que l’on a envie de faire connaître, qui parlent de notre passé mais peuvent en dire autant sur notre présent et dont le groupe paraît fier. Il ne s’agit pas de proposer une réflexion profonde ou semble-t-il de vouloir imposer un régionalisme exacerbé, on joue ici un peu sur la fierté régionale, un peu sur le folklore mais pas trop, la transmission, l’envie que ces histoires ne tombent pas dans l’oubli. Mais la teneur des évènements, l’époque choisie ( souvent la période médiévale ) donne aussi à réfléchir sur, sans parler d’un refus, une certaine distance mise avec notre époque et aussi sur les aspects purement esthétique du corset black metal, qui raffole, fantasme et enjolive souvent cette période médiévale, parfois au mépris des véracités historiques.

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Pour conclure, je trouve très intéressant des groupes comme AORLHAC qui cherchent, explorent leur passé et leur histoire avec passion.

Cette tendance m’amène à aller plus loin et à essayer de disséquer le pourquoi du comment de certains aspects du black metal, entrés en conflit avec cette ère de croisade numérique. J’aimerais tenter d’y voir plus clair dans cette attitude « puritaine » des uns et ce retour aux racines des autres ( ici, au territoire que l’on morcelle de plus en plus ). Le black n’étant plus un média de niche, il est comme beaucoup de genres : globalisé. De fait, on retrouve des mouvances de métal noir aux quatre coins du globe, du Kenya au Népal en passant par l’Amérique du Sud et bien d’autres endroits insoupçonnés. Et son imagerie a été assimilée au grand ensemble « pop’ culture », on en retrouve partout et on a donc besoin de le lisser pour encore mieux le détourner et le digérer.

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Ces faits s’inscrivent en totale opposition avec l’idée du black metal, avec cette quête de pureté, de retour aux sources. En France, on voit de plus en plus fleurir des formations à fort ancrage régional ( breton, basque, occitan, etc. ). En soi, je n’y vois aucun mal mais ce n’est peut-être pas anodin. Alors qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Que le black metal est un style à la mode et que les groupes utilisent leur identité géographique comme un simple folklore « gimmick », une volonté de témoignage, de développement culturel ou comme un repli total et une réelle revendication régionaliste ? La question est posée. La réponse je ne la possède pas, je pourrais pérorer et faire des suppositions sur une vision déçue de la société moderne, et aussi sur un reflet de ce qui se passe dans cette même société, sur un repli social et sur la construction d’une identité via le prisme de régionalités au détriment de l’appartenance à une unité nationale et/ou européenne et/ou mondiale. Chose qui favorise la création de fractures, dans lesquelles on peut facilement s’engouffrer et où chaque groupe d’individus s’isole avec ses idées, ses revendications, ces accusations et ses récusations sur un des îlots de l’archipel  ( français ou non ), situation bien décrite par le politologue Jérôme Fourquet. Et on en revient vicieusement à tout politiser, au « tout polémique » et à l’incompréhension.

Certes ma réflexion va peut-être un peu trop loin ( et j’ai de la boue jusqu’aux genoux ) mais j’essaye d’ouvrir un questionnement plutôt que de donner dans le bashing bête et méchant. Dans tous les cas, j’ai la sensation que des groupes que je considère comme authentiques et sincères dans leur démarche comme AORLHAC ne méritent pas ce traitement et sont parfois victimes d’une mécanique par trop simpliste, qui détourne et dessert leur propos… Dommage, car si on s’y intéresse un tant soit peu, ce « Pierres Brûlés » est ô combien excellent.

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