[ Chronique ] LINGUA IGNOTA – SINNER GET READY ( Sargent House )

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Alors que 2020 a mis à l’arrêt beaucoup d’artistes, Kristin Hayter en a elle profité pour nous inonder de ses projets et de sa musique. Entre son doigt d’honneur aux stars d’Hollywood avec le massacre harsh-noise de leur reprise du « Imagine » de John Lennon, son EP comprenant des reprises de IRON LUNG et des interprétations de Bach ou de Haendel, sa participation à l’album solo du chanteur de DAUGHTERS et au projet SIGHTLESS PIT avec des membres de THE BODY et de FULL OF HELL, tout cela après la sortie du plébiscité « CALIGULA », on ne peut pas dire que l’artiste se soit endormie sur ses lauriers… Si vous en doutiez : LINGUA IGNOTA est donc une artiste prolifique.

Rappelons que « CALIGULA », son dernier album en date et métaphore masculine sadique et débauchée, était dur, touchant à l’intime, avec des paysages sonores très sombres, marqués par la noise et un contenu lyrique très puissant, très « accusateur ». L’artiste se servait de sa musique comme un média pour extérioriser toutes ses souffrances, tous ses traumatismes. Elle venait à travers une oeuvre dense et dérangeante se venger des abus et des violences qu’elle avait subi.

Aujourd’hui, LINGUA IGNOTA est de retour avec un nouvel album baptisé « SINNER GET READY », une nouvelle oeuvre qui s’inscrit dans la continuité de « CALIGULA » tout en refusant de le copier et donc de diluer sa puissance évocatrice. Je m’explique : Hayter conserve sa base classique piano et chant mais vient y introduire des ambiances folk, old-time et gospel des Appalaches avec notamment du banjo, du mountain dulcimer ou du violon américain. Ces styles qui s’ancrent dans un nord-est américain, primo-colonial, où vivent encore des sociétés très croyantes, souvent évangélistes et isolées de par leur situation géographique.

 

Musicalement, je trouve que l’on pénètre dans l’album qu’à partir du troisième titre « MANY HANDS », les deux premiers n’étant qu’une continuation de « CALIGULA », un sas vers ce re-nouveau vers ce « nouveau monde ». Dès « PENNSYLVANIA FURNACE », on est alors projeté dans un univers que je trouve de prime abord plus accessible et plus apaisé, toujours assez solitaire et intimiste mais moins vindicatif même si le drone, machine sale et sournoise, est toujours là. Elle se balade et bourdonne en arrière-plan, comme pour nous rappeler que derrière cette plénitude apparente, cette beauté de façade, règne un malaise, un mal-être.

Abandonnant peu ou prou toute sa panoplie industrielle, Hayter nous propose un album avec toute cette variété de sonorités douceâtres et d’instruments dit « traditionnels » tout en déstructurant totalement le style et en se l’appropriant. Elle reste minimaliste et dense à la fois, jonglant entre folklore et liturgie, elle invente sa mythologie et apporte une nouvelle profondeur à sa musique grâce à tous ces arrangements et ces escamotages vocaux polyphoniques type gospel.

Sur « SINNER GET READY », LINGUA IGNOTA ne se répète donc pas, je l’ai déjà dit plus haut mais je viens l’affirmer une fois de plus car rendre plus agréable et abordable, ancrer territorialement, et donner cette couleur particulière à sa nouvelle oeuvre n’est pas un choix anodin. Elle déconstruit la musique folk américaine, elle la décortique, la triture et la fait sienne pour mieux la pervertir, la transgresser, la décomposer, la faire dissoner et résonner avec sa vision avant-gardiste et moderne. Elle se pose en Caligula pour mieux débaucher la tradition et la charger d’un sens nouveau.

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Ainsi, dans ses textes, elle se questionne donc sur la foi et la religion, sur ce « Pays de Dieu » rural et austère dans lequel elle vit et dont elle tire ici un portrait abrasif où règne prédication fanatique, rhétorique religieuse, dévotion, trahison, conséquence etc. Si des phrases, des mots voire paroles des motifs mélodiques d’œuvres passées réapparaissent de manière inattendue, reflétant la répétition de certains schémas cognitifs, sortes de pièges d’un cycle solitaire, Hayter semble vouloir sortir de sa vision « auto-centrée », de sortir de ses traumatismes pour devenir une voix pour ceux des autres ou du moins pour ceux qu’elle partage avec d’autres.

Si « PENNSYLVANIA FURNACE » traite d’une légende américaine datant du XVIIIème, « PERPETUAL FLAME OF CENTRALIA » est une ballade méditative sur « le sang de Jésus » qui selon le texte peut « laver et nettoyer chaque tache », comme l’avait exprimé en larmes l’évangéliste en disgrâce Jimmy Swaggart dans une confession télévisée que l’on peut entendre sur le titre précédent « THE SACRED LINAMENT OF JUDGEMENT ». Mais Centralia est aussi le nom d’une ville minière abandonnée où le feu brûle sous terre depuis 1962, et s’ouvre sur l’interview de la prostituée qui avait fait remonter les perversions de Swaggart à la surface.

Il y a donc plusieurs grilles de lecture pour chaque morceau et chaque phrase, et on comprend qu’elle a voulu élaborer un tissu narratif complexe qui mêle désormais ses tragédies personnelles avec de multiples histoires ou références comme les traités mennonites ( « MAN IS LIKE A SPRING FLOWER » ), les appels au repentir que l’on voit écrit sur des granges en pays Amish ( « REPENT NOW, CONFESS NOW » ), les manuscrits enluminés d’obscures sectes religieuses ascétiques ( « THE SOLITARY BETHREN OF EPHRATA », « THE ORDER OF SPIRITUAL VIRGINS » ), ou les traditions de Pennsylvanie…

Avec « SINNER GET READY », LINGUA IGNOTA frappe donc un grand coup, réduisant en miette toutes ces traditions avec un grand T et vient nous raconter ce qui se cache sous ces épaisses forêts, patchwork d’érables et de bouleaux aux couleurs si chatoyantes où cabriolent cerfs, ratons et lynx, sur ses montagnes reculées où batifole la toundra ; derrière les barrières blanches que l’on repeint tous les ans aux beaux jours, derrières les prés carrés verts et tondus de près, derrière les églises immaculées en bois bardé, derrière les cols amidonnés et les actions de grâce, derrière les pontes moralisateurs et les voisins sournois aux sourires charitables, sous ce plancher où bat le coeur du vieil homme, innocent ; d’abord faible, puis assourdissant.

 

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