[ Chronique ] EYEHATEGOD – A History Of Nomadic Behavior ( Century Media Records )

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Est-il encore utile de présenter Mike IX Williams et sa bande ? Ces pionniers du sludge made in NOLA qui répandent leur musique sur la planète depuis peu ou prou trois décennies. Se réclamant autant de BLACK SABBATH que du punk hardcore DIY, EYEHATEGOD est un groupe qui pue le souffre et le bayou, et qui est plus qu’aucun autre soumis aux aléas d’une vie pour le moins agitée. Entre les excès de drogue et d’alcool mais aussi les démêlés judiciaires, puis l’ouragan Katrina et enfin le foie de son chanteur qui l’a obligé à attendre une greffe pendant des mois, cloué sur un lit d’hôpital, les Américains mettent évidemment du temps à sortir des albums. Pas moins de sept ans se sont écoulés depuis l’éponyme mais ce n’est évidemment pas grand chose en comparaison des quatorze années qui le séparait de « Confederacy Of Ruined Lives »

Toujours est-il que la persévérance et la ténacité semble faire partie intégrante d’EYEHATEGOD puisque le groupe est toujours là, comme increvable. Là où beaucoup aurait lâché l’affaire depuis longtemps, le groupe revient encore et toujours, avec quelques cicatrices, des blessures intérieures et sûrement des chicots en moins, mais avec autant de rage et de fiel à déverser.

« A History of Nomadic Behavior » se pose comme un journal de bord, reflet de la vie du groupe sur ces dernières années : une vie en tournée, toujours en mouvement, une vie entre chaos et euphorie. Puis l’arrêt total dû à la pandémie, la réflexion et toute l’agitation politique qui a déferlé sur l’Amérique ont crée un contexte apocalyptique et idéal pour sortir du pur EYEHATEGOD.

Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, on retrouve les Américains en grande forme. L’album est un bouillonnement de riffs crasseux, puissants et bruts, qui dégoulinent de hargne. Fidèle à ses racines et à son esthétique, EYEHATEGOD déroule sans broncher, rendant en permanence hommage à ces racines punk ou blues voire même jazz, tout en les salissant, les gluant et en agressant l’auditeur à coup de larsens et d’éructations rauques. Le bourbier saumâtre se déchaîne, aussi rapide et organique que chaotique. On est bercé par les mid-tempos, les grooves ralentis au doom et les accélérations punk. Le tout est servi par une production ample et claire, à mille lieux de ce à quoi nous avait habitué le groupe. En somme, tous les ingrédients d’un album de sludge classique sont présents.

De même, Mike IX Williams, bien remis de sa greffe du foie, livre une performance lapidaire et viscérale. Grognant mieux que jamais et articulant plutôt bien depuis qu’il a arrêté la drogue, il réussit parfaitement à faire passer ses sentiments de fureur et de révolte, ses réflexions sur l’absurdité de notre monde. Visiblement affecté par l’année écoulée, tout en se gardant de tomber dans l’idéologie politique, il reste donc cryptique et abstrait mais vient toucher nos peurs et nos rancoeurs engendrées par des germes sociaux et sociétaux.

Il semble vouloir s’adresser, comme souvent, à cette Amérique qu’il côtoie et a beaucoup côtoyé ( et à travers celle-ci au reste du monde ) : celle qui se lève tôt, trop tôt, qui trime et qui ne se voit pas d’avenir ; cette Amérique de ghetto, celle qui s’entasse en ville ou celle qui vit en van, sur la route en permanence, qui dort à la belle étoile à la manière des pionniers, celle des sans-domiciles ; celle qui boit et qui se drogue par peur, par nécessité ou par ennui, celle qui collectionne les petits boulots pour payer des dettes ou attendre la retraite. Une Amérique violente et en manque de tout, notamment d’éducation et d’espoir. Le groupe déploie ainsi la colère et toute la laideur de notre monde pour mieux essayer de les extraire, les dépasser, de s’en libérer et d’en dégager quelque chose d’un peu positif ( si c’est encore possible ).

Si l’album se souvient d’un temps nomade, celui passé sur la route à essayer de survivre tous ensemble, à la manière d’une grande famille dysfonctionnelle, il vient aussi chanter le désarroi du présent et de cet état d’urgence quasi-permanent. Paradoxalement EYEHATEGOD s’épanouit sous cette forme, dans cette misère sociale. Il s’y colle parfaitement, exprimant avec efficacité et avec une simplicité parfois déconcertante nos ressentiments et nos accablements, il offre ici une contrepartie jouissive, sorte de crachat amer et acide, aux aspects les plus insoutenables de notre époque. 

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