[ Chronique ] TRIBULATION – When The Gloom Becomes Sound ( Century Media Records )

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Cela fait quinze ans que TRIBULATION écume la scène suédoise, sans vraiment y appartenir. Death à ses débuts, surprenant par la suite, vacillant sur les chemins sinueux de la musique gothique et progressive, les Suédois poussent toujours plus loin leur singularité en proposant à chaque fois une musique dense, sombre et mystérieuse. Dans la lignée de « Down Below » ( 2018 ) et de « Children of the Night » ( 2015 ), ce nouvel et cinquième album vient sans conteste élever TRIBULATION à un étage supérieur dans les cieux et inférieur dans les ténèbres, scintillant dans l’ombre.

Preuve en est : son titre « Where The Gloom Becomes Sound », est tiré d’un titre de SOPOR ÆTERNUS, la référence gothique, alors que sa pochette est une Sybille du symboliste belge Fernand Khnopff. On est donc loin du death de Göteborg… Ici, c’est l’esthétique gothique-romantique qui  prédomine et qui nous plonge dans un monde de mythe et de magie, d’horreur et de surnaturel, de culte de la mort, de traditions ésotériques occidentales et orientales, un univers obsédant et intime à la fois.

L’album débute dans la brume d’automne, les roses fanées et les épines acérées se rencontrent sur le granit. Le lierre rampe lui aussi, reprenant lentement ses droits, se nourrissant des morts pour mieux vivre et se déployer. Les chauves-souris tournoient, on prend les chiens pour des loups alors qu’au loin, ils hurlent avec envie. On joue à se faire peur, attendant patiemment le feu follet. Un frisson passe, bleu. La lune fait danser les ombres et valser les bustes entre les marbres fissurés. Soleil nocturne, elle éclaire la scène d’une lumière pâle et froide. Une balade des vivants parmi les morts, le décor est planté… 

En dix chapitres, le groupe va déployer tout un univers à la fois disparate mais étrangement uni d’une même couleur, d’un même mouvement faisant s’enchevêtrer les différents courants qui traversent l’album. On passe aisément d’ambiances doom à du hard-rock enflammé jusqu’au gothique ambiant, les mid-tempos entraînants type NWOBHM côtoient des riffs plus rapides et presque black, des refrains accrocheurs et des mélodies délicates, accessibles voire chavirantes. La musicalité et la créativité semblent tournées vers l’allusion à de glorieux passés et sont pourtant solidement ancrées dans le présent grâce à une production très contemporaine. L’ensemble sonne moderne, limpide et sobre. Ce numéro d’acrobate démontre tout le talent des musiciens : évoquer une temporalité passée, l’insuffler avec éloquence, tout en se préservant d’un anachronisme flagrant, d’une désuétude. 

Tant musicalement que thématiquement, l’album est construit comme un puzzle syncrétique, invoquant les cinq éléments du Bhūta de l’hindouisme aussi bien que la tradition philosophique platonicienne. À ce titre, « Where the Gloom Becomes Sound » se veut un hymne à la mort et au surnaturel, aux choses innommables, aux secrets du crépuscule et de la résurrection, du cycle de la mort et de la renaissance. De fait, l’album est jonché de références mythologiques diverses : du Léthé de la mythologie grecque, en passant par la Mésopotamie avec la déesse Innana ou encore les Djinns de l’Islam et le Léviathan de l’Ancien Testament.

Si l’album syncrétise les thèmes, il semble aussi synthétiser un style : celui du compositeur principal, le guitariste Jonathan Hultén ( qui a quitté le groupe juste après l’enregistrement ). Hultén semble y avoir mis beaucoup de lui ( plus que d’habitude ), de ses influences, de sa technique, de sa classe et de son talent de composition pour nous pondre son chef-d’-oeuvre avec TRIBULATION, sa masterclass, et quelque part son testament. Ce qui renforce un peu plus ce sentiment d’achèvement, de requiem.

Les choses évoluent, les créatures de la nuit muent elles aussi, se changent, déploient leurs ambitions et prennent parfois un chemin qu’on ne pouvait imaginer. Cet album marquera obligatoirement un tournant pour TRIBULATION. Il est peut-être son meilleur album à ce jour, le plus complet, le plus expressif et le plus abouti, dans sa musique comme dans ses concepts et pourtant il est aussi le dernier avec l’extraordinaire Jonathan Húlten, le dernier d’une ère. Le groupe saura-t-il se relever de ce départ ? Où cela le mènera-t-il ? Espérons encore plus bas, toujours plus bas, vers le neuvième et dernier cercle… Mais ça, seul l’avenir nous le dira.

 

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