[ Chronique ] THE BODY – I’ve Seen All I Need To See ( Thrill Jockey Records )

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THE BODY est une force musicale prolifique, extrêmement prolifique, et créatrice autant que destructrice. Lee Buford et Chip King font partie des personnes dont l’engagement envers de nombreux projets, albums, splits ( le C.V. est impressionnant et bien trop long pour le détailler ici ) est total et sans faille. Le duo s’est d’ailleurs fait connaître pour sa grande versatilité et sa capacité à combiner tout un tas de styles, de la noise au sludge en passant par l’indus’, aspirant à peu près tout ce qui se fait, repoussant à chaque fois les limites du concevable, de l’audible, se réinventant sans cesse, inventant de nouvelles manières de façonner ou de (de)structurer les morceaux, miettes sonores écrasées sur un mur de bruit, créant de nouvelles dynamiques et s’imposant un style : le leur.

Sur ce nouvel album, THE BODY revient à de l’expérimentation pure en choisissant de tester les limites de ses instruments et de son studio pour mieux explorer les sonorités extrêmes et la microtonalité de la distorsion afin d’en trouver l’impact maximal. « I’ve Seen All I Need To See » se joue donc avant tout dans le ressenti. Il est un monolithe imposant qui s’adresse avant tout au corps et non pas à la pensée. Il est un monde nouveau et effrayant dans lequel on ne trouvera ni catharsis ni félicité mais un chaos émotionnel brut. La première écoute désarçonne complètement et vient même éprouver la ténacité des tympans.

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Contrairement aux précédents essais qui se concentraient parfois plus sur les aspects plus électroniques et sur des arrangements complexes, « I’ve Seen All I Need To See » recentre les débats sur le duo guitare/batterie associé aux hurlements primitifs de King. Le tout est passé à la moulinette de la distorsion extrême qui vient contorsionner chaque note, chaque son et capturer ainsi en détail l’essence de THE BODY. On entend alors tous les mouvements granuleux et grésillants, tous les souffles et les larsens. La « cacophonie » créée ici dépasse tout ce qu’ils ont pu expérimenter auparavant, transformant l’écoute en une sorte de caisson sensoriel, baigné d’un bouillon épais, d’une mélasse monochromatique et presque traumatisante. 

On est bombardé de variations de textures oppressantes et d’aspérités sonores quasiment palpables. « A Lament » pause une ambiance lente, difficile et chaotique, étouffante. Et on est déjà perdu alors que « Tied Up And Locked In » vient présenter un aspect plus rythmé, plus rageur et vicieux. « A Pain of Knowing », quant à lui, s’approche des rivages du drone brumeux de SUNN O))), comme un clin d’oeil d’explorateur à explorateur. Là où « The City is Shelled » revient à quelque chose de plus musical, au sens conventionnel, avec un riff dévastateur, très lourd, et des vocaux désincarnés… S’ensuivra encore de multiples marasmes sonores dont je vous passe les explications, toutes sortes de vagues de distorsion s’écrasants sur vos frêles carcasses, jusqu’au silence final.

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De prime abord, ces pistes semblent grossières et inaccessibles, alors qu’en fait elles sont libérées et libératrices. « I’Ve Seen All I Need To See » est donc un album qui, si il a été intellectualisé par ces créateurs, sonne pour nous comme une expression libre, mais une bien étrange et intrigante aventure aussi. Je l’ai déjà dit : l’album s’adresse au corps, au coeur et non pas à la raison. Plutôt difficile d’accès, voire élitiste, je suis cependant persuadé qu’il ne demande pas forcément à être écouté assidument mais plutôt à être entendu, au moins pour l’expérience et pour les sensations qu’il procure.

D’aucuns crieront à l’escroquerie, à la tromperie, hurleront au scandale, émettront des doutes sur la qualité des artistes, peupleront leurs discussions ou chroniques d’arguments fallacieux sur le fait même que cet oeuvre soit musicale… Alors, je me permets de retourner la question :

Est-ce que l’escroquerie ce ne serait pas de sortir un énième album de thrash, de black ou death, peuplé des mêmes voix, des mêmes riffs, des mêmes structures, sans prendre aucun risque, et qu’on a entendu des milliers de fois depuis trente ans ? Ce ne serait pas de se choisir un nom de groupe sorti tout droit de l’univers de Tolkien ou autre, de foutre du corpse paint à toutes les sauces, de porter des peaux de bêtes synthétiques et des cottes de maille en zinc ou en cuivre,  de donner à son album un titre en latin ou de pondre un concept album sur la seconde guerre mondiale, sur les méfaits d’un serial-killer ou sur la philosophie nietzschéenne ? De claquer une pochette avec un guerrier viking testostéroné et totalement fantasmé terrassant un pseudo-monstre mythique ou encore un truc avec les flammes de l’Enfer… L’escroquerie ce ne serait pas de dire en interview que : « le groupe n’écoute quasiment plus de metal… », que : « nos principales influences sont BLACK SABBATH, SLAYER et les trois premiers METALLICA »… L’escroquerie ce ne serait pas de participer à un « NOUVEL » album tribute à SLAYER ?! L’escroquerie ce ne serait pas au final de ne rien créer de réellement mais seulement de se répéter à l’infini ? Alors, où est l’escroquerie ?

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