[ Chronique ] ANNA VON HAUSSWOLFF – All Thoughts Fly ( Southern Lord Records )

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Anna Von Hausswolff fait partie des artistes insaisissables : auteure, compositrice, interprète, n’hésitant pas à voguer sur les océans les plus étranges et les plus tumultueux de la musique moderne. Aux confins du rock, de la musique expérimentale, de la pop, ou de la musique expérimentale, elle n’a en tout cas, tout au long de sa carrière, jamais cessé de se renouveler, de progresser, de créer, ou de collaborer ( avec quelques grosses pointures dont notamment Nick Cave ou son père artistique Michael Gira de SWANS ).

Lorsque nous nous étions entretenu avec elle pour la sortie de son dernier effort solo « Dead Magic » ( cf. notre article ), la Suédoise nous avait fait part de son amour inconsidéré pour l’orgue… Aussi, quand elle a annoncé « All Thoughts Fly » en tant qu’album instrumental composé uniquement à l’orgue, nous n’avons pas été surpris outre mesure mais plutôt intrigué et pressé de voir où elle allait bien pouvoir nous emmener cette fois-ci.

Sans rentrer dans les détails trop techniques, sachez juste que « All Thoughts Fly » a été enregistré à Göteborg sur une réplique suédoise de l’orgue Arp Schnitger du XVIIe siècle. Un instrument avec un accordage particulier et un son assez différent d’autres orgues grâce notamment à sa capacité à créer des notes « pitching » et à son système d’alimentation en air. Choses qui ont semble-t-il affecté le processus de création de l’album. Tout ce qui s’entend sur l’album est donc acoustique, même les bruits mécaniques de l’orgue, il n’y a apparement aucun arrangement.

Passons maintenant au fond : l’album est vu comme une force créatrice, une libération absolue de l’imagination représentée à travers un lieu qui a particulièrement inspiré l’artiste. Il est une interprétation personnelle du jardin de Sacro Bosco en Italie, un lieu contenant des sculptures mythologiques, grotesques, et des bâtiments envahis de végétation, situé dans une vallée boisée près du château d’Orsini. Créé au XVIe siècle, Sacro Bosco a été commandé par Pier Francesco Orsini. Certains disent pour pleurer la mort de son épouse Giulia Farnese, d’autres spéculent que le but était juste de créer quelque chose de beau.

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Maintenant il faut l’avouer : l’orgue tel qu’on le connait ou qu’on l’imagine n’a rien d’attirant. Alors la perspective de s’en farcir trois quart d’heure relève de la folie pour l’auditeur et de l’audace pour l’artiste qui le propose. L’orgue est un instrument beaucoup trop connoté, ou alors nous sommes beaucoup trop conditionnés en tant que personnes issues d’une tradition occidentale dite judéo-chrétienne à le voir comme un outil, un objet cérémoniel. Mais justement, le tour de force d’Anna Von Hausswolff réside ici dans sa faculté à nous le faire oublier.

« All Thoughts Fly » nous éloigne de toute cette densité liturgique, de ces grappes de notes chargées d’ondes religio-culturelles, de ce trop-plein de signification pour se placer sur un plan plus personnel et sur les aspects les plus organiques de la musique. Elle se rapproche de la sphère intime, le souffle et le bourdon de l’orgue collant parfaitement aux respirations et aux battements du corps. On s’attache d’ailleurs moins aux mélodies qu’au mouvement même de la musique, sorte de lente cyclothymie sonore qui ne saurait faire défaut aux soubresauts de l’âme humaine.

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Nous n’allons pas rentrer trop avant dans la description des titres tant il sont à la fois minimalistes et perçu comme un enchevêtrement, un tapis d’émotion tourbillonnant et changeant de couleur, de forme suivant les personnes et les humeurs. « All Thoughts Fly » incarne finalement assez bien l’exploration de toutes ces possibilités émotionnelles que l’artiste a voulu mettre en lumière en nous invitant « à écouter, à libérer l’esprit et à le laisser errer. »

À ce titre et à bien d’autres, cet album est donc spécial, inhabituel pour l’auditeur metal et même pour nous. D’ailleurs, si on n’est pas immédiatement captivé, on est tout du moins bercé, détaché, dégagé par cette beauté mélancolique et presque irréelle qui s’écoule en transitions fluides et vastes, en calme puis en intensité, en harmonie et en dissonance, en inspiration et en expiation. Les compositions atteignent sans coup férir et d’une manière universelle, c’est à dire par les sens, leur but initial : le coeur et l’émotion.

 

 

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