[ Chronique ] IMPERIAL TRIUMPHANT – Alphaville ( Century Media Records )

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Cela fait un moment que le trio new-yorkais d’IMPERIAL TRIUMPHANT travaille assidument, tapi dans l’ombre, au sein du milieu extrême et avant-gardiste. Passé du statut d’inconnu ou de méconnu à celui d’outsider en quelques années, le trio originaire de la Grosse Pomme revient aujourd’hui avec son nouvel album. Comme tout le monde, je m’étais arrêté à l’énorme « Vile Luxury » me demandant comment le groupe allait pouvoir encore évoluer ou grandir… Et la réponse se trouve aujourd’hui devant moi, dans cet « Alphaville », combinaison de jazz et de metal dissonant dépeignant l’horreur de notre époque dans une dystopie urbaine de plus en plus crédible. Le groupe signe ici un retour aux affaires ornés d’une myriade de superlatifs : à la fois son album le plus engagé artistiquement, le plus ambitieux mais aussi le plus élitiste.

Je ne peux pas dire le contraire : désormais la scène regorge de groupes mélangeant toutes sortes d’influences, d’arrangements et d’instruments pour créer une musique de plus en plus intense et de plus en plus racée. Mais pour IMPERIAL TRIUMPHANT c’est encore différent, le concept semble dépasser la musique puisque l’esthétique ( costumes et artwork ), et le sujet même du groupe ( la ville de New York et l’urbanité en général ) sont uniques et indissociables. C’est donc là où la comparaison avec ses pairs comme le Pazuzu orangé ou le sombre Bouddha, pour ne citer qu’eux, s’arrête car ces derniers n’ont pas de concept artistique intrinsèquement lié à leur oeuvre et restent encore bien trop ancrés dans les vastes complexes forestiers scandinaves. Ici, l’avant-garde new-yorkaise monte au créneau et sort son art métallique de ces lieux devenus trop communs pour le dépoussiérer et le plonger dans la fourmilière urbaine, la modernité exacerbée et son anonymat, son atmosphère lumineuse mais âcre, viciée et polluée...

Tout au long de l’album, le travail du trio semble se construire autour de différents assemblages ou couches sonores qu’il a assemblé pour créer une expérience unique et déroutante pour l’auditeur. Extrêmement difficile à cerner, l’album se réfère pour moi à une balade cauchemardesque dans les rues d’une ville gloutonne, trop grande, trop étouffante, aliénante et vivante. L’introduction de « Rotted Futures » ou le titre « Excelsior » donnent déjà cette impression de descente aux enfers, de gouffre malfaisant, de chaos total que le groupe cherche à mettre en place continuellement. De cette distorsion tourbillonnante ressort, l’angoisse, l’anxiété et l’instabilité physique ou sociale ( que le groupe veut nous transmettre ), on a du mal à échapper à ces voix et à ces mélodies qui semblent rebondir et nous poursuivre à chaque coin de rue. La course est frénétique, saccadée, entrecoupée des bruits de la Ville, qui surveille chacun de nos pas, veillant sur nous, nous exploitant avant de nous engloutir définitivement.

« Alphaville » est fait de montée en tension et de cassures rythmiques, de flux et de reflux, entre contraction et relaxation, comme si la Ville nous imposait son rythme, sa propre fréquence respiratoire. La composition se construit lentement autour d’une voix ou d’un instrument jusqu’à la tension la plus extrême et la plus « inaudible » de l’acier plaqué nickel, et ce jusqu’à se briser pour mieux retrouver la chaleur presque palpable d’un cuivre, d’un acier à ressort  ou même d’une succulente percussion japonaise.

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La densité sonore et la complexité des éléments donne parfois du fil à retordre à l’auditeur qui peine à démêler ce monstre de puissance créatrice. Dans cette ville, des vociférations se font entendre dans les rues, grandes avenues rectilignes emplies de riffs biscornus, noueux ou pachydermiques, de samples, de jazz et de changements de rythmes multiples et soudains. Seule une basse tantôt agile, tantôt ronflante et écrasante essaye de créer un mince lien, un lien quasi-invisible et pourtant ténu entre tous ces éléments.

Des titres-chefs-d’-oeuvre comme « City Swine » ou « Atomic Age » ont, de fait, une grille de lecture extrêmement complexe et expérimentale. Tous deux totalement volatiles, ils voient le groupe utiliser des commutations soudaines vers des dynamiques plus douces, du silence, des samples, des voix type Barbershop ou même des solos de percussion pour créer des échappatoires agréables comme des endroits cachés, bouges illégaux ou clubs de jazz, où il ferait bon de faire une pause avant de se faire rattraper par l’implacable folie urbaine. De-ci de-là, ces instants furtifs viennent donc ponctuer l’album mais ne sont que des respirations car bien vite la dynamique tourbillonnante et vertigineuse revient vous faire dégringoler jusqu’au tréfonds des caniveaux.

Dans l’extraordinaire « Transmission To Mercury », je retrouve toute l’essence du groupe, cet étrange contraste entre la chaleur d’un salon où le jazz coule à flot et une ruelle des plus sordides entre deux blocks d’un Metropolis presque trop réel. Le reste est sans appel, « Alphaville » et « The Greater Good » sont dans la même veine, entre folie et exaltation. IMPERIAL TRIUMPHANT continue ainsi de travailler son esthétique ( sonore et visuelle ) très personnelle, baignée de mystère et d’expérimentation. Le résultat n’en est que singulier et somptueux, beau comme la rencontre fortuite et idéalisée d’un Bartholdi et d’un Lang au détour du plus sordide des bordels.

Je finirai en vous disant que « Alphaville » ressemble étrangement à cette couche de gris sale, ce brouillard qui recouvre les dorures des villes et qui, pour une durée indéterminée, y étrangle toutes formes de vie dite « normales ». Il y met donc en lumière un monde urbain qui apparaît alors comme un moulage de plomb, où rien ne bouge que le vent qui parfois s’abat entre les murs gris des immeubles, pareils à de gigantesques statues de métal, et où rien ne vit qu’une haleine mauvaise aux mille nuances, qu’une odeur de vie grouillante, d’échappements, de solitude et d’ambition avortée…

 

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