[ Chronique ] CARACH ANGREN – Franckensteina Strataemontanus ( Season Of Mist )

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Depuis une grosse décennie, on retrouve régulièrement les Néerlandais de CARACH ANGREN en tête d’un mouvement black metal horrifique et symphonique qui, s’il était florissant à la fin des années 90 et au début des années 2000, peine un peu à se trouver un place sur l’échiquier du metal noir mondial, désormais envahi par la très/trop prolifique scène post-black.

J’ai personnellement à cette époque pas mal écouté de ces groupes devenus aujourd’hui des caricatures, des archétypes que l’on aime haïr ou railler alors qu’ils ont longtemps été adulés. Les DIMMU BORGIR et autres CRADLE OF FILTH, n’en déplaise à certains, ont cependant fait des petits, gosses élevés dans un mélange ( que j’avoue parfois un peu écœurant ) de black metal, d’éléments gothiques ( frôlant le kitsch ) et symphoniques ( parfois trop pompeux ), le tout gavé d’histoires horrifiques et d’albums-concepts servis par un son digne des plus grands studios hollywoodiens. À ce titre, CARACH ANGREN fait clairement partie de cette génération ( et moi aussi ).

Mené de front par ses deux membres principaux,  Seregor et Ardek, le groupe développe donc un univers entre horreur et merveilleux, entre folie et légende. Après avoir versé dans le populaire et dans les frayeurs infantiles, adolescentes avec son dernier album ou encore dans la ré-interprétation de contes comme Hansel et Gretel avec « This Is No Fairy Tale », le duo nous livre aujourd’hui « Franckensteina Strataemontanus », un concept album évoquant la créature de Frankenstein sous un prisme différent.

Mais « Franckensteina Strataemontanus » n’est pas le récit copié-collé de « Frankenstein; ou, Le Prométhée moderne » de Mary Shelley. Les auteurs ont plutôt décidé de l’utiliser comme licence artistique pour revenir aux sources, réelles ou fantasmées, du mythe au travers de l’histoire de Johan Conrad Dippel, un théologien et alchimiste allemand du XVII ème siècle.  Si personne n’a jamais pu établir de connexion entre l’oeuvre de Shelley et Dippel, il est cependant difficile de passer à côté et de penser qu’elle-même soit passée à côté de cette inspiration. Pour résumer, Dippel eut un parcours assez étrange, mena une vie errante et persécutée pour ses idées et ses expériences médicales. Selon la légende, il aurait inventé la nitroglycérine, expérimenté sur des animaux morts et des cadavres humains, et créé un élixir qui lui permettrait de vivre jusqu’à 135 ans.

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Si l’album s’ouvre telle une fable, à l’orée d’un bois, d’où le narrateur nous impose son sempiternel « Il était une fois… », la page est cependant bien vite tournée, et nous découvrons alors un véritable roman d’épouvante comme on en fait plus beaucoup de nos jours. D’acte en acte, le magie ( noire ) s’impose, le fantastique règne sans partage, par ambiances sonores superposées et magnifiquement interprétées jusqu’à créer des images perçues comme un hommage, réminiscences cinématographiques ou horrifiques d’oeuvres trop souvent oubliées ou sacrifiées à la nouveauté et à la tendance.

Le reste coule de source et s’écoute avec un plaisir non dissimulé pour le dramatique et le baroque. Les pièces s’égrènent à un rythme assez rapide, soutenues par les cordes intenses des guitares, ou romantiques des violons, berçant l’auditeur sur leurs fils limpides et incisifs. Sous la force brute du metal se détache distinctement la mélancolie et l’émotion cinématographique des orchestrations, le tout dans un mélange quasiment parfait, l’un n’empiétant sur l’autre que pour servir l’histoire de l’oeuvre.

Le noir du metal se heurte alors à la grandiloquence de la symphonie dans un véritable récital, relativement homogène mais où l’on ne s’ennuie jamais, où l’on cherche au contraire à aller plus loin dans l’histoire, dans ce tourbillon de choeurs occultes, de cris rauques, de beauté laide et d’émotions fortes. CARACH ANGREN y est plus flamboyant et cohérent que jamais déroulant sans vergogne son récit savamment ficelé.

Seul « Operation Compass » ( pourtant mis en avant par le groupe ) semble nous extirper complètement du fil de l’histoire pour nous emmener en pleine seconde guerre mondiale dans une analogie avec l’utilisation de l’huile de Dippel et Dippel lui-même… Bref, si le morceau tient la route musicalement, son intégration à l’histoire me paraît légèrement tirée par les cheveux.

Si des titres comme « Scourged Ghoul Undead », « The Necromancer », « Der Vampir Von Nürnberg » ou encore « Skull With A Forked Tongue » pourtant riches, sombres et violents, restent totalement ancrés dans l’univers sonore du groupe, quelques curiosités comme le titre éponyme ou « Monster », plus courts, plus concis abordent une facette mainstream et industrielle ( notamment dans le chant et dans les arrangements ) que ne renierait pas les pontes du genre. Verrait-on là les effets du travail de Ardek avec PAIN ou LINDEMANN

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Toujours est-il que ces titres viennent encore ajouter leur pierre à l’édifice et renforcer le côté théâtral mis en avant dans cette alternance des chants. D’ailleurs, Seregor ne s’est jamais autant servi de sa voix comme d’un instrument à part entière. Précis et très varié dans ces interventions, il donne vraiment vie au récit grâce à autant de murmures, de chuchotements, de cris, de chants… ( qui ne sont pas sans rappeler le Dani Filth de la grande époque ). Enfin, comment ne pas finir par « Like A Conscious Parasite I Roam » et « Frederik’s Experiments » qui viennent clore l’histoire tout en émotion et en emphase. Dans un tourbillon de choeurs, de piano et de violon. On suit la pitoyable chute du protagoniste, psychotique et monstrueux , jusqu’à sa délivrance ou son annihilation…

Avec « Franckensteina Strataemontanus »CARACH ANGREN monte encore d’un cran dans la grandiloquence, dans la variété, dans la richesse mais aussi dans l’aspect narratif et conceptuel de son art. Il offre un album ultra-complet, sans être insurmontable ou trop complexe. Son black metal définitivement ancré dans l’horror et le symphonique est ici une synthèse parfaite, inspirée et impressionnante, de sa carrière . Une oeuvre majeure qui ravira les amateurs du genre.

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