L’année 2019 a-t-elle été celle de Clutch ? En tournée en Europe, Clutch nous présente son dernier album aux influences définitivement blues, dans le cadre intimiste du Transbordeur de Lyon

 

Après un « Earth Rocker » extraordinaire, avec un album enregistré sur ordinateur, « Psychic Warfare » était la réponse immédiate –  à l’inverse du précédent – un album très organique, efficace mais qui ne marquait pas son auditeur dans le temps. Le nouvel album « Book of Bad decisions » a été pensé comme le compromis parfait de ses prédesseurs. A la fois organique, car encore une fois enregistré live, avec le groupe au complet dans une même pièce, et très pensé dans les moindes détails pour obtenir l’album de la maturité pour CLUTCH, qui vit sans aucun doute son âge d’or. Rencontre avec Dan, le bassiste de la formation de Maryland, lors de la tournée monstre du groupe en Europe, lors de leur passage mémorable au Transbordeur de Lyon.

Je me suis toujours demandé si la vente de vos albums influe directement sur le nombre de salles que vous faîtes dans un pays lors d’une tournée. Car jai lu que vos deux derniers albums se sont mieux vendus que les autres, et cette fois-ci vous faîtes 3 dates en France.

Je pense qu’il y a un lien en effet. Nous avons certainement plus de fans aujourd’hui qu’à n’importe quelle autre période de notre carrière. C’est sans doute dû au fait que nous gérons nous-même la vente de nos albums avec le label que nous avons créé, et nous investissons beaucoup de temps et d’énergie à le promouvoir. Nous avons passé plus de temps dans la promotion de l’album que tous les labels précédents que nous avons eus. Il est logique que cela soit ainsi, car les labels choisissent de promouvoir, en privilégiant tel ou tel artiste, et je dis ça sans rancune. Nous avons par ailleurs aujourd’hui beaucoup de fans très investis dont nous sommes extrêmement fiers. Nous essayons de partir en tournée aussi souvent que possible pour cette raison.

 

Pour « Book of Bad Decision », vous avez voulu un processus plus organique en enregistrant l’album. Comment avez-vous élaboré les morceaux de l’album, car je sais que vous partez parfois d’improvisation autour de blues ?

Quatorze de ces chansons avaient été jouées en concert, un mois avant d’aller enregistrer en studio. C’est pour cela que nous prenons cette approche-là, la plus ‘live’ possible au moment d’enregistrer. Et c’est très facile pour nous d’être dans la même pièce pour enregistrer et juste jouer une chanson, et d’enchaîner sur la suivante ; car nous passons les douze mois précédents à écrire ces chansons. Un seul titre a été écrit dans le studio, Hot Bottom Feeder, qui est devenu un défi personnel pour Neil (chanteur) et lui-même. Une idée lui est venue, qu’il n’avait jamais exploité auparavant, et qui est basiquement : décrire une recette pour cuisiner quelque chose (sourire). En tant que groupe américain, le choix évident était de proposer une recette de Maryland de cake aux crabes. Le riff est venu en même temps que cette idée de recette, et nous avons jammé autour de celui-ci, et en une journée, le titre était prêt. Et c’est le seule qui a été écrit en studio.

Depuis les années 90, nous composons ainsi, mais l’ordinateur devient de plus en plus utilisé dans le processus. Certains producteurs l’utilisent plus que d’autres ; le nôtre sur l’album ‘Earth Rocker’ s’appelle ‘Machine’, ce qui vous donne une idée sur sa philosophie et son approche de son métier. Et c’est pour cela que certains instruments étaient enregistrés l’un après l’autre. Jean-Paul, par exemple, était enfermé dans une pièce, et jouait de sa batterie jusqu’à qu’il soit satisfait de sa performance, puis nous faisions la même chose. Cela donne un feeling différent, sans cette opportunité de sentir les morceaux joués comme si nous étions sur scène, ce que nous avions décidé de faire pour ‘Book of Bad Decisions’. Nous voulions combiner nos énergies, et c’est un album à la fois très produit, et bénéficiant de la puissance de son que peut apporter le confort d’un studio.

 

Votre morceau le plus mythique ‘Electric Worry’ est né d’un jam autour d’un blues, en hommage à cette rue de Memphis Beale Street, partiellement écrit par le bluesman “Mississippi” Fred McDowell. Vous est-il arrivé de reproduire le même procédé en composant ?

‘Electric Worry’ est une semi-reprise d’un vieux blues. Nous avions fait cela par le passé. Neil prend des paroles ou la mélodie d’une guitare jouée sur un vieux morceau de blues, et nous essayons juste de la ré-imaginer en une chanson de Clutch. Sur ‘Electric Worry’, l’introduction à la guitare vient du morceau originel. Nous n’avons pas fait la même chose pour le dernier album, mais nous avons composé un morceau avec douze structures issues du blues, ce que nous avions déjà fait pour d’autres morceaux de Clutch. Il s’agit en fait du titre éponyme « Book of Bad Decisions », qui possède une progression typique du blues. Et cela, c’était nouveau pour nous. Typiquement, une chanson de Clutch va alterner couplet, refrain, couplet etc. alors que ce morceau possède réellement cette structure classique du blues, du début à la fin, mais qui est totalement composé de manière originale par nous.

A l’époque de l’album ‘Strange Cousins from the West’, vous aviez décidé de fonder votre propre label, Weathermaker, avec votre manager Jack Flanagan. Tu peux me dire pourquoi vous aviez choisi de faire ça et ce que cela a changé pour vous ?

Nous avons fondé le groupe en 1991, et en 1992, nous avions déjà commencé à négocier un contrat avec EastWest Records. Nous avons alors intéressé assez rapidement des labels majeurs, qui essayaient de copier le succès qu’ils avaient eus avec NIRVANA, signant tous les groupes venant de Seattle, et qui ont regardé ensuite vers l’est. Notre deuxième album nommé ‘Clutch’ est sorti chez EastWest, puis nous sommes passés chez Atlantic Records et Columbia Records, mais nous étions incapable de vendre assez d’albums pour rester sur des labels aussi gros, qui cherchent perpétuellement le ‘prochain groupe’ qui va cartonner. Avec l’album suivant, nous avons donc changé pour un label indépendant : ‘DRT’ avec lequel nous avons réalisé ‘Blast Tyrant’, ‘Robot Hive/Exodus’, et ‘From Beale Street to Oblivion’. Et en étant chez un label plus petit, notre désir était d’avoir plus d’attention de leur part, et je pense qu’au départ, cela fonctionnait bien mais ce label a connu des problèmes financiers, ce qui nous a conduits à les quitter en obtenant toutefois les droits sur nos albums. C’est ce qui nous a décidé de sortir l’album suivant notre propre label que nous avons nommé Weathermaker music, qui est le nom d’un morceau instrumental sur ‘Blast Tyrant’.

Nous avons appris énormément entre le moment où nous avons sorti ‘Strange Cousins from the West’ et maintenant, et nous continuons à apprendre comment gérer un label de musique. Mais collecter ces informations que nous pouvons utiliser pour notre propre art, c’est d’une manière certaine revenir au groupe que nous étions à nos débuts, spécialement à l’époque de l’adolescence où nous grandissions, vivant du côté de Washington DC, quand tu découvres la scène punk, avec MINOR THREAT. Tous ces gars qui jouaient à vingt minutes d’où je vivais, et dont tu découvres, à ce moment-là, toutes leurs histoires et leur philosophie de vie. Cette sorte d’attitude punk-rock, selon laquelle tu fais de la musique pour tes fans, est aujourd’hui plus facile à avoir qu’au début des années 90. A présent, avec internet, il est très facile de partager un message, au-delà de ta propre ville. Nous avons décidé d’investir nos propres bénéfices pour nous-mêmes. Nous avons engagé un tour-manager qui avait une large expérience dans ce milieu et avec les autres labels, et nous étions tellement reconnaissant de l’avoir. C’est à mon sens ce qui nous a permis de fidéliser notre public.

Pourquoi avoir choisi de reprendre récemment le titre ‘Fortunate Son’ de Creedence Clearwater Revival, un titre contestataire anti-guerre, plein d’influence blues et country, et rendu par la même occasion un hommage à Jack Flanagan votre manager décédé il y a peu ?

En parlant de punk-rock, Jack était un punk. Il avait son propre groupe dans les années 80, dans la scène hardcore new-yorkaise. Il était ce type de gars qui décrochait des dates pour les groupes, pas seulement le sien, et qui avait toujours un endroit à te proposer où dormir après le concert. Sa porte était toujours ouverte pour tout le monde, quand tu arrivais en ville. Et nous avons été assez chanceux pour le rencontrer très tôt dans notre carrière, et il était définitivement un de ces mecs que tu remarquais, qui savait comment faire les choses que tu voulais faire. Il nous a beaucoup aidé, toutes ces années, à avancer. Dieu sait où il est aujourd’hui.

Je ne me rappelle pas vraiment qui a eu l’idée initiale de faire ces reprises : les « Weathermaker Vault Series ». Cela nous paraissait plus enrichissant que d’essayer d’ajouter des reprises sur un prochain album. Nous avons donc chacun penser à des chansons que nous pourrions jouer et qui avaient un lien avec notre carrière de musicien. Jusqu’à présent, nous avons enregistré trois reprises : ‘Evil’, qui est originellement une vieille chanson de blues de Willie Dixon, comme le groupe CACTUS la jouait. Puis nous avons enregistré un titre de ZZ TOP ‘Precious and Grace’, et ‘Fortunate Son’.

Nous avons aussi réenregistré d’anciens titres de Clutch pour lesquels nous n’étions plus satisfaits de la manière dont ils avaient été enregistrés ou que nous jouons bien mieux aujourd’hui. C’était amusant, car tu n’as pas à classer douze ou treize chansons avant d’aller en studio. Tu décides juste des deux ou trois titres sur lesquels tu veux travailler à ce moment-là, tout est encore frais pour toi, et ce qui permet d’offrir au public quelque chose à écouter, et non pas de devoir attendre deux ou trois ans que classiquement le groupe termine ses tournées avant de reproposer un nouvel album. C’est une sorte d’expérimentation pour laquelle nous ne sommes pas imposés de limites. Et ‘Fortunate Son’ est vrai cool à jouer live, et nous la jouons pratiquement tous les soirs lors de cette tournée.

Votre playlist varie énormément chaque soir de votre tournée- j’ai même vu que vous aviez commencé votre set avec le titre ‘Rats’ en Allemagne ( à Oberhaussen, le 3 décembre), titre de ‘Transnational Speedway League’, votre premier album alors que vous étiez encore très influencé par le Hardcore. Pourquoi ce choix ? Pour garder une certaine fraicheur ?

Nous écrivons une setlist différente chaque soir, depuis des années maintenant. Typiquement, j’écris une première liste, et un autre musicien écrit la suivante, et on tourne. Tous les quatre concerts, on recommence. Je ne me rappelle pas exactement quand on a commencé à faire cela, mais alors que nous étions encore chez nous, avant de partir pour cette tournée, on s’est demandé combien de setlist on pourrait composer sans jamais répéter un seul titre. Tim Sult (guitare) est arrivé avec un papier et nous a dit : « Les gars, je crois que j’ai réussi à écrire quatre setlist différentes pour lesquelles nous n’avons pas vraiment besoin de tellement retravailler en répétition ». On lui a dit : « Tu es sûr de toi ? Car cela semble assez dur à faire. ». On l’a fait lors de notre passage en Allemagne, où on avait quatre concerts : on a joué 70 chansons, dont 15 non pas été rejouées les autres soirs. C’est vraiment cool à faire, car on a joué des morceaux que nous n’avions pas joué depuis des années, et pour lesquelles en réalité on a dû s’entraîner un peu (rire). Cela a été plus facile que nous pensions, et ce n’est qu’une extension de cette idée de ne pas rejouer les mêmes tires chaque soir, pour tenter d’éviter ce moment où sur scène d’un coup, tu te surprends toi-même, à te demander : « Ah merde, où suis-je ? et qu’est-ce que je suis en train de faire ? » Et tu réalises que tu es en train de penser à ce que tu vas manger après le concert (sourire) et que c’est le dernier endroit sur terre où tu as envie d’être.  Et cela peut arriver, si tu joues le même set, soir après soir. On essaye d’éviter des moments comme ceux-là. L’important est d’être dans le moment présent, et sortir de ta zone de confort, non pas pour jouer parfaitement mais profiter de la musique que tu joues, au moins jouer le morceau différemment, et c’est bien plus amusant ainsi.

 

J’ai cru comprendre que « Book of Bad Decision » vous avez permis d’exorciser certaines souvenirs du passé du groupe, ou évoqué des moments de l’histoire du rock, comme la mort de Keith Moon, le batteur des Who, sur le titre « Spirit Of ’76 ». Peux-tu revenir sur un événement qui t’a le plus marqué en tournée ces dernières décennies ?

Nous avons tourné avec deux groupes qui ont eu une influence énorme sur nous quand nous étions des adolescents : MOTÖRHEAD et THIN LIZZY. Nous avons eu la chance de tourner avec eux, et pas seulement de les voir chaque soirs joués, mais en plus de faire la fête avec eux. J’ai vécu un moment inoubliable quand nous avons pris un vol entre Washington Dc et l’Allemagne. Nous avions commencé la tournée par quelques festivals, je crois que cela commençait par le Rock am Ring. Mes bagages ne sont pas arrivés avec moi, j’ai passé toute la journée au téléphone pour récupérer ma basse. Puis est arrivé le moment évidemment où j’ai réalisé que je ne l’aurais pas à temps. Heureusement MOTÖRHEAD jouait aussi durant ce festival, et LEMMY m’a permis de jouer de sa basse pour ce concert. Et cela s’est passé pas si longtemps avant sa disparition. Des moments comme ceux-là sont inoubliables.

 

Merci à Dan et Oscar pour cet interview.

 

 

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