[ Chronique ] DEAFHEAVEN – Ordinary Corrupt Human Love ( Anti Records )

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Dans le petit monde du black metal, évoquer le nom de DEAFHEAVEN amène souvent des réactions opposées. D’un côté, les puristes qui déversent autant de mépris que possible sur le quintet californien, considérant les albums du groupe, « Sunbather » ( 2013 ) en tête, comme l’incarnation ultime de cette tendance post-millénaire qu’est le post-black. De l’autre, il y a cette jeunesse branchée, urbaine et fougueuse, parfois intellectualisée ou tout du moins vigoureuse qui se réapproprie une scène un peu à bout souffle, coincée dans ses gimmicks et nostalgique d’une barbarie et d’une créativité souvent (dé)passée.

Durant cette dernière décennie, DEAFHEAVEN n’a cessé de pastelliser ce black metal dit originel, y ajoutant des couleurs, des lumières et des points de vue complètement différents, donnant un sentiment soudain de romantisme, de réalisme sincère à l’infâme tourbe symboliquement anti-chrétienne. Alors qu’ils soient considérés comme sauveurs ou charlatans, poseurs ou coeurs saignants : les Américains sont devenus, en quelques années; les fers de lance d’un renouveau et certainement l’un des groupes les plus discordants de sa génération.

Et oui ! DEAFHEAVEN est une force libre, volatile et quoi qu’on en dise, les Américains ne sont guidés que par leur art et par leur bon vouloir. Alors si il est vrai que l’on entend régulièrement la plupart des polémistes vociférer et exiger que le groupe se tienne bien à l’écart du petit écrin noirci, et bien aujourd’hui, avec « Ordinary Corrupt Human Love », son quatrième album, DEAFHEAVEN va largement exaucer ce souhait…

En effet, sur ce nouvel opus, les Californiens se penchent, plus que jamais, sur les éléments qui inspirent l’indignation des pamphlétaires de tous bords. Dès le départ, on sent que l’on est entouré d’une atmosphère qui respire et inspire une forme de sérénité, de réconfort, de nostalgie et de spleen verlainien. Chaque titre semble comme en apesanteur, les ambiances ondulent sur des intensités grisâtres délicatement mixées. Des mélodies scintillantes s’épanouissent, s’entrechoquent et éblouissent des paysages sonores au départ tranquilles ; comme la lumière rasante d’un couché de soleil estival qui viendrait vous embrasser de sa chaleur consolante.

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Quand on entend un titre comme « You Without End », une pièce douce encadrée par des accords de piano, une guitare slide comme une espèce d’embrun marin apaisant, on est subjugué par le culot et l’émotion du quintet qui n’hésite pas à s’exfolier, à muer au gré de ses expériences et de ses sensations. On plonge définitivement dans une vision très post-rock/post-metal, très mélodique et très personnelle de DEAFHEAVEN, avec des structures étirées mais bien construites. Le chanteur, George Clarke, y est d’ailleurs laissé en arrière, tissant son histoire, ces histoires qui le bouleversent, sur une instrumentation clairement dirigée vers les cieux.

Tout se joue sur l’aspect insondable des émotions et sur leur versatilité, certains passages se nouent donc encore dans les sonorités plus abrasives auxquelles le groupe continue de céder. Les guitares trémolo prennent tout à coup une allure tonitruante ( « Glint », « Honeycomb » ou « Canary Yellow » ), la batterie devient véloce et expose encore quelques miettes d’un pain dur et noirci. Cependant, des ballades shoegaze émouvantes et relaxantes comme « Near » ou « Night People » ( qui voit la participation de Chelsea Wolfe au chant ) viennent teinter à l’aquarelle ces mouvements que l’on croit plus virulents.

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Il y a une autre chose qu’il faut souligner ici, c’est la force d’écriture de Clarke qui, par ses textes, vient donner sens et discernement à cette musique. Des petits vers chargés de sens, réduisant une sentimentalité tentaculaire à une série d’images poignantes, belles et laconiques, de kôans révélateurs.  « When a fawn / Stumbles into the road / Honeydew high / And deep in afterglow / Mind swarming / Mind small / Honeydew high / Transforming the soul » écrit-il sur « Worthless Animal », le titre final qui trouve comme une seconde vie dans la mort. Ou encore dans « Glint », cette lettre d’amour à un être cher, cette mise à nu : « Imagining you growing older / Somehow more beautiful/ Surrounded by your children / And children’s children / The midnight blue / The midnight blue of your calmness / Evening chamomile », simple, poétique et puissant.

Tous ces textes sont donc facteurs de création, entre immersion et évasion, entre passé et présent, entre vie et mort. Il est là le fil conducteur de cet album. DEAFHEAVEN, comme toujours, cherche à souligner, à mettre en valeur les paroles et les humeurs de Clarke, peu importe la forme qu’elles prennent. Parfois lumineux et aveuglant, brut et sincère, parfois obscurci et rugueux, « Ordinary Corrupt Human Love » est l’album le plus déconcertant du groupe, impressionniste et libre d’être interprété. Influencé par le roman « La Fin d’une Liaison » écrit par Graham Greene ( dont le titre est issu ), c’est un album dédié à l’amour et la vie autant qu’au deuil et à la mort mais c’est surtout fidèle à ce qu’est DEAFHEAVEN. À ce titre, je me dis qu’il est peut-être temps de féliciter DEAFHEAVEN pour son ambition, son honnêteté et son travail plutôt que de continuer à chercher le Mal là où il n’y en a pas ou se plaindre encore de ce que le groupe est ou n’est pas, de ce qu’il devrait être et de ce qu’il n’a manifestement pas l’intention d’être.

 

 

 

 

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