[ Chronique ] LINGUA IGNOTA – CALIGULA ( Profound Lore Records )

La LINGUA IGNOTA est une langue dite « inconnue ». En effet, on n’en connaît ni vraiment l’utilisation, ni vraiment le but. On sait juste qu’elle a été inventée par Hildegard von Bingen, une abbesse du XIIème siècle, puis elle est tombée dans l’oubli… On peut donc aisément digresser sur le choix de ce nom par l’artiste Kristin Hayter, qui avec son art souhaiterait donc exprimer l’inexprimable, souhaiterait parler un langage qui irait au-delà de nos connaissances et qui parlerait non pas, non plus, avec la raison mais avec le cœur et l’âme. Toutes ces choses qui sont aujourd’hui bien souvent niées ou rabaissées : les sentiments et les sensations.

Pour bien comprendre l’œuvre à la fois belle et brutale, excessive et anti-conventionnelle de Kristin Hayter, il faut déjà intégrer que ce projet est le manifeste de la survie de son protagoniste principal, victime de violence : celle des autres, celles des hommes en particulier ( bien que sa musique ne s’adresse à personne en particulier ). Il est l’expression de sa douleur, de sa colère, il est sa catharsis, sa thérapie, sa Némésis au vitriol qu’elle souhaite exposer aux yeux de tous. Comprendre LINGUA IGNOTA, c’est comprendre l’âme cabossée d’une survivante.

 

 

À ce titre, et vous vous en rendrez compte en l’écoutant, les textes et la voix occupent quasiment tout l’espace, oppressant, agressant, singeant les ennemis ou à l’inverse calmant, enterrant, rassérénant les démons. « CALIGULA » est une exploration de la violence, de la survie, du châtiment divin et dépravé.

L’instrumentation, clairsemée et minimaliste, y est asservie à la voix. Quelques semblants de guitares saturées se baladent de-ci de-là, quelques rythmes se limitent à des battements cardiaques asynchrones. Des montées bruyantes et des craquements tempétueux tels des bouffées hystériques imprègnent intensément l’œuvre d’une urgence, d’une violence et d’une émotion absolue. Les moments de beauté et de grâce y sont d’ailleurs comme des îles, entourées et baignées de sang, d’anxiété, de douleur.

Toutes ces sonorités, presque dérangeantes, semblent être le révélateur d’une instabilité psychique assumée, un esprit brisé qui se réfugie dans les atmosphères isolées et isolantes conduites par un piano, une voix ou un violon. Un côté bancal et volatile qui garde pourtant une élégance que l’on pourrait presque retrouver dans l’asymétrie des ballets modernes ( on pourrait rapprocher son travail de celui de Diamanda Galas ).

De même, la plupart des titres de LINGUA IGNOTA ont une dimension religieuse et liturgique. Les paroles se répètent souvent d’une chanson à l’autre comme des prières, ressassées jusqu’à la fracture, jusqu’aux cris qui amènent le désespoir. Cette humeur ambivalente plane au-dessus de chacun des titres. Elle fait frémir et perturbe les faibles comme les forts car elle combine une recherche de divinité salvatrice, de piété ou d’exorcisme quasi-biblique à une dépravation sans borne et une repentance intouchable qui forcent l’auditeur et l’artiste vers une auto-flagellation, si ce n’est une autodestruction.

Contemporain dans sa vision, l’album vogue clairement sur des chemins étroits, sombres et peu empruntés, entre noise, musique religieuse et ballet coronaire. Vous l’aurez compris, « CALIGULA » ne s’écoute pas à la légère, il est même l’antithèse d’une musique d’ambiance. C’est un ensemble de sonorités complexes et viscérales, sorte de synthèse cathartique et désordonnée de l’artiste. Il est sa pulpe brute et ambivalente, il est comme un cœur encore palpitant ( celui de Kristin Hayter ) posé sur une table d’opération, énigmatique et turbulent de vie.

J’ajouterai que cet album a été nommé ainsi en l’honneur du célèbre empereur romain Caligula, un être au caractère fantasque, imprévisible et nuisible ( du moins c’est ce que l’on en a retenu ) mais dont on ne s’est jamais vraiment posé la question de la pathologie ou même de la souffrance psychique. Je pose donc la question : cet album ne chercherait-il pas à mettre en exergue l’instabilité et l’ambivalence humaine ?

 

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