[ Report ] SUNN O))) + FRANCE @ Stéréolux, Nantes, 12/03/19

Nantes est le pôle culturel incontournable du grand Ouest, c’est pourquoi il apparait logique qu’une entité aussi discrète, rare et exigeante que SUNN O)))  y passe afin de contenter une audience aussi éclectique, demandeuse et passionnée qui caractérise la Cité des Ducs de Bretagne . Cette initiative est d’ailleurs largement récompensée car le show de ce soir affiche complet depuis un bon moment… Le rendez-vous est pris dans la salle Micro du Stéréolux, sous la grande Nef des Machines de l’île. Un endroit qui génère une mixité de populations et d’activités aussi variées qu’étonnantes. Attendant tranquillement l’ouverture des portes, j’ai pu me régaler d’un groupe de sportifs venus pratiquer leurs exercices hebdomadaires, de jeunes skateurs usant semelles et roulements afin de nous montrer leur meilleurs tricks et de divers passants flânants de-ci de-là, s’abritant de la nuit et du crachin tombant inéluctablement sur la ville.

Mais passons sur la vie alentour car ce qui justifie notre présence ce soir c’est bien la tenue de cette soirée dédiée au drone, ce petit bout de terre noire isolé au milieu des lumières humides, des rires populaires et des pachydermes mécaniques… À peine entré, ce qui choque c’est la taille relativement modeste de la salle comparée au mur d’enceinte érigé face à nous. La crainte s’installe gentiment dans les esprits et je vois beaucoup de gens aller récupérer les sacro-saints bouchons d’oreille que la salle a mis à disposition…

Je me rappelle alors que SUNN O))) a pour but de remettre en question la façon dont la musique est conçue. Le groupe crée une expérience minimaliste/maximaliste proche de l’Art Contemporain. Un instant de méditation et de transe à travers la puissance, la beauté, la couleur et la pression sonore qui se répercute sur la terre, sur la cage thoracique et l’âme dans une quête flamboyante et insensée d’un son ultime, monumental. Bref, je file prendre des boule quiès moi aussi…

C’est à ce moment là que la première partie entre en scène, il s’agit du groupe FRANCE ( que je ne connais absolument pas ! ). FRANCE est un trio qui se définit en tant que drone organique. Au programme, une section rythmique basse-batterie et une vielle à roue électrifiée. Et c’est un monde alors totalement inédit va s’ouvrir à moi. Sur un rythme lent et hypnotique, monolithique, le groupe entame sa longue pérégrination rituelle hors des structures classiques. La musique du groupe agît comme un mouvement ressassé à l’infini. Pour augmenter l’impression de performance physique et musicale, le trio ( hors batteur ) joue dos au public, et dans le public… Au dessus de ce groove saturé et métallique, la vielle à roue vient vagabonder, vient déchirer les certitudes et les bases imposées par ce rythme lancinant, obsessionnel et implacable.

Cet instrument étrange et antique, qui peut paraître incongru, colle pourtant parfaitement à l’atmosphère cyclique de la musique. Les sonorités qui en sont extraites forment un mur de saturations électriques et perçantes. Au gré des tours de manivelles, les vagues de stridences affluent et fluctuent, se calment et déferlent dans un flot de bourdonnement rêche, âpre. J’ai eu l’impression que le show n’avait pas duré plus de dix minutes tant je me suis fait happer puis laissé porter par cette vague d’énergie lente et dévastatrice, sorte de coulée de lave ou de ressac engloutissant tout sur son passage… Une belle découverte qui ne m’a pas laissée de marbre.

Pendant quelques poignées de minutes, la masse agglutinée s’est mise à plaisanter et à défier la muraille d’amplis qui lui faisait face. Elle pensait naïvement que les limitations sonores, légalité intransigeante, lui donneraient raison et la sauveraient du chaos. Pendant ce temps la salle s’emplissait lentement, mais sûrement, d’un épais brouillard, renforçant un peu plus ce sentiment de bulle et d’isolement. Puis SUNN O))) fait son entrée accompagné du simple grouillement des amplis allumés, prêts à rugir. Pour cette tournée, le groupe joue sans chant, sans distractions ou fioritures, juste les guitares, une basse et deux claviers. SUNN O))) dans son expression la plus pure et la plus brute ; le bourdonnement profond du drone, celui qui racle os, moelle et boyaux. 

Se faisant face, SOMA et The Lord lèvent bien haut leurs médiators avant de les écraser sur les cordes… Grondement physique, séisme psychique, la peur mystique s’installe. Le son est fort, puissant, tectonique. Les nappes de claviers sont effrayantes, on perd pied et toute notion de temps, d’espace. On entre en transe. Le drone prend alors possession des lieux et des corps. À quoi bon alors essayer de vous parler de setlist ou de technique ?

Chacun vit son expérience avec ses propres sensations, chacun est dans son coin, je suis dans le mien. Au bout de quelques minutes, je vois les sourires et les rires s’effacer. Autour de moi, l’atmosphère, la salle, tout vibre. Le public vibre de la tête au pied, la mâchoire tremblante, les plombages grésillant et sautillant dans les bouches que l’on tente garder fermées. Je vois des gens se reculer, s’asseoir, certains ferment les yeux, d’autres les gardent grands ouverts. Chaque coup de médiator vient accabler un peu plus la pesanteur de l’ambiance, comme des coups de boutoirs. Le son vient lester les épaules, peiner les corps, écraser de sa toute puissance.

Au bout d’une grosse heure, le groupe quitte la scène, devant un public qui semble épuisé et soumis. Je sors de là comme si j’avais passé des jours entiers sous une chape de plomb, totalement hermétique au monde extérieur. Dehors, il pleut, et je crois que je n’entend plus de la même manière. Le bourdonnement, le drone m’a suivi, il me suit et me hante. Je suis dans une bulle sombre, j’en ai gardé un peu avec moi, sur moi, je ne sais pas… On dit que le silence qui succède une oeuvre de Mozart est encore de lui, je peux assumer le fait que le bourdonnement qui m’a suivi ce soir là en rentrant était encore du SUNN O)))

 

 

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