[ Chronique ] DEVIN TOWNSEND – Empath ( InsideOut )

Devin Townsend est et a toujours été un artiste qui défie les étiquettes, dépasse les limites et brise les codes. Au cours de sa carrière, il n’a jamais fait deux fois la même chose, a toujours choisi la voie de l’éternelle remise en question et, on peut le dire, n’a jamais cédé aux démons du mercantilisme exacerbé. Après des années de succès et de tournées en tout genre, personne n’avait donc été surpris de l’annonce de la dissolution du DEVIN TOWNSEND PROJECT. En effet, Devin a décidé qu’il était temps de se recentrer sur lui-même, de ne pas se laisser aller à la sécurité et au confort du DTP, et de retrouver un processus, une approche créative différente, en solo. Un an plus tard, nous pouvons donc enfin goûter le fruit issu de ses graines de réflexion et de créativité. Le résultat est probablement son album le plus diversifié et le plus expérimental à ce jour : « Empath ».

Je vous entends déjà me dire : « Oui mais on dit à chaque album de Townsend que c’est le plus expérimental, le plus métal, le plus machin-truc-chouette… ». Et je l’entends, mais je trouve tout de même qu’« Empath » a quelque chose de différent et de particulier dans sa réflexion, dans son approche. À première vue, on pourrait croire à une sorte de rétrospective de la carrière du Canadien, un rechapé neuf, puissant et progressif de ses meilleures œuvres. Mais d’un autre côté, il y explore également beaucoup de nouveaux thèmes et de vastes horizons. Comment donc le définir ? Car c’est bien ici l’obsession du chroniqueur : arriver à poser des mots sur des sensations et des sons sans forcément les catégoriser. Comment donc décrire l’univers d’un artiste comme Devin Townsend qui utilise simplement les genres comme les couleurs d’une large palette d’émotion ?

Voilà donc le dilemme qui m’anime : est-ce metal, classique, alternative, prog, rock ? La réponse est : oui, tout ça à la fois. « Empath » est une énergie, une force musicale inqualifiable mûe par un éclectisme cohérent. Il est couleur et émotion avant d’être un ou des genres. Il est en fait à l’image de son créateur : un genre à lui tout seul.

Les paysages sonores mis en lumière y sont vastes et détaillés, calmes ou massifs, orchestraux ou intimistes, stimulants. On passe d’ailleurs aisément de l’un à l’autre. Townsend nous ouvre de portes, nous dévoile des pans, des mondes entiers, tout en les modulant. Il les façonne sans nous laisser le temps de les définir. Mais, la condition sine qua non qui vous fera accéder à ses délicieux instantanés est de se laisser prendre au jeu…

Au gré de pérégrinations sonores inattendues, vous croiserez alors des guitares électriques flamboyantes, des riffs durs et catchy mais également des chœurs féminins puissants, des rythmes hawaïens, des orchestrations triomphantes dignes de Jerry Goldsmith, des growls plus cathartiques que réellement menaçants, la voix douceâtre et popisante dAnneke Van Giersbergen, le rire d’un enfant, un chat qui miaule, de l’E.D.M., du new age, de l’acid jazz, des relents de comédies musicales typée Broadway, des symphonies vocales, du death, des soli grandiloquants de Steve Vai, l’anecdotique prestation de Chad Kroeger de NICKELBACK, de la beauté, du rire, de la surprise, de la folie à chaque recoin, à chaque instant.

Enfin, je mettrai une mention spéciale au titre « Singularity » : un morceau épique de 23 minutes, sorte de condensé autonome et sensitif de l’album, un voyage dans le labyrinthe neuronal de Devin. Une ouverture délicate suivie d’une étrange balade entre bombe métallique et bruitage électro-déglingué, le tout aboutissant à un final aussi fou que magnifique.

 

Avec « Empath », Devin Townsend semble vouloir offrir un maximum de réconfort, de sincérité, de transparence et d’amour que ce soit dans l’intention, dans la musique ou dans les textes. Pour ce faire, l’artiste a dû se libérer totalement des chaînes stylistiques et venir brouiller les frontières, créant ainsi certaines de ses musiques les plus mémorables. En tout cas, au moment où les dernières notes s’estompent, je peux dire que, pour ma part, l’objectif fixé a été atteint…

Dans cette époque pleine de conflits et de malveillance, cette époque où dévoiler ses sentiments ou son empathie est perçu comme une faiblesse, l’idée de créer une musique aussi forte, émotive, variée et vivante est pour moi plus que louable. Devin Townsend rompt ainsi avec toutes les tendances actuelles, il se dépasse et vient parler au coeur avec le coeur, nous donnant toute la chaleur et l’affabilité qu’il a emmagasiné en tant qu’artiste et en tant qu’homme. Et honnêtement, ça fait un bien fou.

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