[ Chronique ] WARDRUNA – Skald ( ByNorse )

Depuis quelques années, le collectif de néo-folk WARDRUNA sillonne la planète avec une musique qui semble issue des temps anciens, tirée d’un monde perdu pour l’Histoire, forcé à l’oubli par la pression des missionnaires venus de grands royaumes sanctifiés. Cette époque où la littérature n’était souvent qu’orale, où chaque note, chaque signe, chaque mot entretenait le lien social et pouvait avoir des répercussions, une incidence sur la vie, est justement doucement en train d’être redécouverte. Mis en parallèle avec notre modernité, ces bribes du passé arrivent à trouver une autre signification et à se frayer un chemin vers un nouvel auditoire par le biais de troupes comme WARDRUNA.

À ce titre, Einar Selvik, le fondateur et conservateur en chef du groupe, donne des conférences et performe en live, parfois seul, parfois en groupe, les titres qu’il a crée ou recrée, que ce soit pour WARDRUNA, pour EINAR SELVIK & IVAR BJORNSON ou pour la série télévisée à succès « Vikings ». Cette fois-ci, l’homme revient avec une collection de titres acoustiques enregistrés à Bergen en Norvège et baptisée pour l’occasion « Skald ».

Qu’est ce que « Skald »  ?

Commençons d’abord par un petit point définition : Le scalde est une sorte de poète scandinave du Moyen Âge, essentiellement du IX au XIII siècle. Un artiste que l’on pourrait en gros comparer à nos troubadours, nos trouvères ou nos bardes. Il était souvent attaché à la suite d’un seigneur, un jarl, et son rôle était probablement de louer le dignitaire qu’il servait, de jouer le rôle d’historiographe plus ou moins complaisant de son règne. C’est pourquoi la poésie scaldique rapporte en général des événements, des hauts faits, des batailles ou des expéditions, quand elle ne rend pas hommage à un glorieux défunt. Mais, il n’est pas non plus rare de lire des scaldes qui exposent des sentiments, parlent d’eux-mêmes ou se mettent en scène, chose qu’on considère en général trop moderne pour la littérature médiévale. Le scalde composait principalement en se fondant sur l’allitération, le compte des syllabes et l’accentuation. Sa poésie strophique, avec ou sans refrain, volontairement sans lyrisme, à la formulation stéréotypée, est avant tout une prouesse lexicale et rythmique, une virtuosité complexe et réglée dont certains dispositifs nous échappent totalement. Il semble que l’essentiel soit de cumuler la recherche la plus poussée que ce soit en termes d’accents, d’assonances, d’allitérations, de strophes, de syllabes et de syntaxe. À priori, il apparait que ces poèmes étaient déclamés en parlant, en chantant mais aussi en hurlant…

Maintenant que nous avons contextualisé, on peut passer à l’écoute de l’œuvre présentée. « Skald » est assez fidèle à sa définition : un voyage musical qui nous emmène au cœur, au plus profond des histoires et des langues nordiques. Allant à l’encontre des paysages sonores massifs qu’il propose d’habitude avec WARDRUNA ( au complet ), Selvik arbore une forme musicale simple et directe où sa voix, son rythme, sa poésie et les instruments anciens tels que la Kravik-lyre, Taglharpa et le Bukkehorn se retrouvent au centre et nous ouvrent la voie vers les routes enneigées du grand Nord.

Exit donc le côté percussif et tribal, Selvik seul y déclame ses vers, les chante, les scande, les rend un peu plus vivant et, de par sa verve, nous dépeint un monde méconnu, entre mysticisme et fascination. L’initié reconnaitra sans mal les tubes que sont « Helvegen », « Fehu » ou « Voluspá », sera ému par « Vindavla », « Ormagardskvedi » et « Gravbakkjen », mais surtout il sera surpris par la longue « Sonatorrek », certainement le titre le plus scalde de tous.

Loin d’offrir l’image romantique et romancée des Vikings version XIXème siècle, cette vision déformée de la civilisation scandinave où les Hommes du Nord apparaissent affublés ( le casque à corne restera sans aucun doute une de leurs fausses caractéristiques pour toujours… ), plus moraux et plus impressionnants qu’ils n’étaient vraiment, Selvik tente donc de recréer cet art perdu. Ce triste oubli est malheureusement le lot de beaucoup de civilisations ayant été évangélisées et/ou colonisées par le grand occident salvateur : leur héritage se retrouve éparpillé, si ce n’est effacé, relégué au rang de légende et de fantaisie. Mais nous ne sommes pas là pour débattre d’Histoire même si le sujet sied plutôt bien.

Avec humilité, et certainement pas mal de lacunes, mais avec beaucoup de volonté, d’intelligence et de grâce, Einar Selvik s’essaye à une vision contemporaine de l’art scaldique, faisant ainsi le lien entre une modernité étouffante, un futur inconcevable, un présent incongru et un passé que l’on aurait tendance à oublier ou à laisser oublier. Et c’est beau. Je conclurais donc en vous encourageant à écouter « Skald », à vous y attarder et à ne pas passer à autre chose dans la minute, à prendre le temps de l’entendre, les yeux fermés, dans un moment qui appellerait à la poésie et à la contemplation, au coin d’un feu alors que la neige se pose lentement sur le sol glacé ou au cours d’une balade en forêt, au point du jour.

À noter que la version physique ( à la quelle nous n’avons pas encore eu accès ) sera accompagnée d’un livret complet, comprenant toutes les paroles originales et leurs traductions en anglais, ainsi qu’une introduction approfondie à l’art du Scalde et la poésie scandinave ancienne écrite par Bergsveinn Birgisson, auteur islandais plébiscité pour ses travaux en philologie scandinave ancienne.  

Commenter cet article

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.