[ Chronique ] SIGH – Heir to Despair ( Candlelight Records )

SIGH et sa musique sont, à certains égards, des choses bien mystérieuses et difficiles à entendre pour le commun des mortels. Parmi tous les albums que les Nippons ont produit ( et que votre humble conférencier a pu écouter ), il en est de toutes sortes et de toutes formes, un peu comme les différentes espèces qui peuplent le règne animal. Des batraciens aux oiseaux, toutes peuvent nous paraître plus fantaisistes les unes que les autres mais également extrêmement dangereuses et venimeuses, aqueuses, terrestres, volatiles, criardes ou colorées. Après le classique moderne de « In Somniphobia » et le moins convaincant « Graveward », toujours dans ce besoin de mutation naturelle, ce onzième album baptisé « Heir to Despair » semble aller encore plus loin et se dégager une place à part dans la discographie du quatuor tokyoïte.

Tout en conservant le même squelette, les plumes, les nageoires et le bec acéré qui le défini, SIGH y présente un nouvelle teinte, un plumage metallique extrême et avant-gardiste, une roue paonique tout à fait étrange. L’album se voulant un hymne à la folie, il prône donc fièrement un certain abandon de la notion de norme. Il force presque à voir le monde à travers les yeux d’une certaine folie, une image rétinienne confuse et corrompue par le scintillement des directions, des distractions, des détours et des retours stylistiques donnant une sensation de désorientation, de vertige euphorisant et jouissif.

Complètement à contre-courant des tendances actuelles, le groupe a d’ailleurs choisi une production relativement dépouillée, mettant en avant un son résolument heavy metal avec des guitares très présentes. Un décalage total avec le fatras de strates instrumentales, orchestrales et progressives qui lasagnent à l’arrière. De même, les voix un brin en retrait jouent aussi sur différentes couches et timbres pour encore mieux nous isoler et nous perdre dans cette encyclopédie sighienne.

C’est « Aletheia » qui lance l’album dans un grand délire progressif, avec des flûtes, une voix vocodée, de fortes influences orientales, des effets sonores spatiaux, des éléments acid jazz et des guitares épiques. Il est un peu comme la porte d’entrée vers la grande aventure musicale SIGH. Il donne la sensation de se construire sous nos yeux de manière spectaculaire et tentaculaire, à la fois mélodique et syncopé. Une fois que l’on a digéré cette entrée en matière excentrique et colorée, jusqu’à l’épopée fatalement synthétique « Heir To Despair », tout s’enchaîne presque « normalement » ( c’est à dire avec cette nouvelle norme ) et tout devient donc plus clair.

« Homo Homini Lupus » percute avec son riff nwobhm thrashisant. « Hunters Not Horned » apporte du groove, mais aussi son lot de flûtes, d’instrumentation japonaise traditionnelle et de chants choraux ou gutturaux. Prenez aussi « In Memories Delusional » qui est un titre construit autour d’une guitare solo époustouflante et d’un riffing galopant. Même le bizzaroïde cycle « Heresy » entre dub transe, gargouillis de gobelins, bruit blanc cauchemardesque et chant apaisant semble logique si l’on essaye de comprendre et de s’habituer à ce nouveau SIGH. Car le plus étonnant dans ces compositions c’est l’énorme densité sonore qu’elles dégagent, sans pour autant être étouffantes ou claustrophobes. SIGH réussit le pari difficile de rester sauvage, riche et imprévisible tout en restant audible.

Mais la clef qui vous fera pénétrer l’univers de « Heir To Despair » reste l’écoute attentive et répétée. Ici, on parle d’aliénation, de paranoïa ou encore de désespoir ( à travers les soupirs ) mais surtout, et plus que sur tous les autres albums du groupe, on parle d’intensité et d’éclectisme. De façon détournée, c’est certainement le disque le plus direct et le plus compréhensible du groupe. En déchiquetant les limites stylistiques, il mute et pervertit plutôt qu’il annihile la tradition métallique dont il est issu. Les titres sont le reflet d’expérimentations réfléchies plutôt que de simples explosions provocantes.

Alors que les derniers albums ressemblaient plus à un éclatement, à un puzzle gaussien, ici le groupe semble avoir canalisé son propos, sa logorrhée agressive, en une projection raisonnée de pus arc-en-ciel et de blessures psychiques. De plus, « Heir to Despair », au-delà du panel impressionnant de styles qu’il passe en revue, est aussi la première œuvre de SIGH qui expérimente une saveur orientale et même japonisante. Ce regain d’identité se retrouve dans les textes dont la majorité est en japonais, et dans l’incorporation de techniques de chant traditionnel et d’instruments comme le shamisen ( joué par Kevin Kmetz de ESTRADASPHERE ). Pour conclure, je dirais que bien qu’on soit dans le domaine de l’expérimental, SIGH réussit à proposer une oeuvre très ambitieuse, accrocheuse et foncièrement différente, une véritable petite pépite d’avant-garde que je ne saurais trop vous conseiller d’écouter et de découvrir…

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