[ Chronique ] BEHEMOTH – I Loved You At Your Darkest ( Nuclear Blast )

Au commencement il y eut pléthore d’albums qualifiés de démoniaques et de purement blackened death. Puis en l’an de grâce 2010, à force de chanter les louanges d’Akephalos, de souhaiter l’extinction des astres et de ceux qui les gouvernent, l’apôtre d’Astaroth Adam « Nergal » Darski fût rattrapé par un monde bien plus réel. Diagnostiqué d’une leucémie, avec peu de chance de survie, les choses semblaient tout à coup bien plus effrayantes que dans ses satyres et ses diatribes anti-catholiques. Bien heureusement, il finit par triompher de la maladie et, par la même occasion, ressuscita BEHEMOTH. Pris d’un nouvel élan mystique, d’une nouvelle force invisible et invincible, il créera ainsi le classique « The Satanist ».

Puis, il y a une semaine est sorti « I Loved You At Your Darkest », le nouveau chapitre de la saga BEHEMOTH ; un chapitre que beaucoup de fans attendaient, ou craignaient, vu la tournure artistique prise par Nergal ces deux dernières années. On pense notamment à ME AND THAT MAN, son projet folk basé sur les atmosphères et où le bougre fait l’impensable : il chante… Tout ce passif semble donc avoir incité BEHEMOTH à prendre une nouvelle direction, puissante mais différente. C’est avec tout ça en tête que nous avons pris le temps d’écouter, de digérer, de nous forger un avis ( pas si tranché que ça ) et que nous allons donc essayer de vous expliquer ce qu’est devenu BEHEMOTH en 2018…

Lorsqu’un album rencontre un succès aussi fort que le chef-d’œuvre « The Satanist », il est par la suite difficile de s’en extirper artistiquement et de répondre aux diverses attentes d’un public avide. Ce nouvel opus n’est donc peut-être, voire sûrement pas, ce que les fans en attendaient, mais c’est ce que BEHEMOTH a fait car il devait s’affranchir de son passé et évoluer vers autre chose. À sa manière, le groupe sort donc son « South of Heaven » ou son « Black Album », un album qui marque un changement réel dans la musique du groupe, qu’il soit réfléchi ou non.

Sur « I Loved You At Your Darkest », ne vous attendez donc pas au même niveau de fureur musicale, au même vitriol noir que sur les disques précédents. En effet, pour la première fois, BEHEMOTH ne déboule pas tambours battants avec une apocalypse auditive, mais plutôt avec quelque chose d’énorme, de brillant mais d’apaisé, comme une comète que l’on verrait lentement et avec résignation foncer vers nous. Tandis que les choeurs chantent nos derniers jours inévitables et qu’aucun dieu ne viendra nous sauver, Nergal et les siens poignardent doucement les tympans de l’auditoir, ravageant les neurones avec le tonnerre d’hymnes lointains et méditatifs. En ce sens, très fataliste et introspectif, cet album peut être quelque chose de rassurant.

D’emblée, l’astucieuse introduction « Solve », un choeur enfantin crachant des blasphèmes, prépare l’auditeur à ce changement et délivre le message principal de l’album. ( « Elohim! – I shall not forgive! / Adonai! – I shall not forgive! / Living God! – I shall not forgive! / Jesus Christ! – I forgive thee not! » ). Cette juxtaposition d’innocence et de jeunesse avec les ténèbres malveillantes amplifie le message du groupe ; un message clair de rébellion et de mépris envers la tyrannie catholique. Je pense que la raison pour laquelle le groupe a choisi ce texte en introduction est également un pied de nez, une revanche qu’il prend sur le parti démocrate chrétien polonais « Droit et Justice » ( PiS ), le parti populiste national-conservateur avec qui le groupe a eu maille à partir ces dernières années.

« I Loved You Your Your Darkest » est donc dès le départ l’album de la discorde, pas seulement à cause des polémiques extra-musicales de BEHEMOTH mais aussi par son contenu. Il comporte certainement le matériel le plus accessible, le plus séduisant, le plus orienté dark metal et donc le moins blackened death du groupe à ce jour. Chaque titre résume parfaitement les aspirations de BEHEMOTH en 2018. Chaque piste est d’une écriture sobre, furieuse et sombre à divers degrés. Mais elles orientent leur colère vers des sonorités plus délicates et limpides, plus empreintes de sagesse et de mysticisme prophétique que vers la guerre sonore totale. Cela ne veut évidemment pas dire que ses titres se trouvent à des kilomètres de terrain connu car le riffing et le son nergalien sont toujours omniprésents mais le tout semble allégé, plus direct, plus rock et donc moins alambiqué que par le passé.

L’album est également plus concis et donc plus facilement assimilable, aucune chanson ne dépassant les six minutes. Inévitablement, les passages chantés ( car il y en a ) de « Bartzabel », « God = Dog »« Ecclesia Diabolica Catholica » ou l’hymne à l’anti-dieu « Havohej Pantocrator » ressortent nettement et polarisent l’attention. Le contraste s’installe alors entre ces passages et les envolées plus brutes que sont « Wolves Ov Siberia », « Angelvs XIII » ou « ROM 5:8 ». Titres qui montrent bien que l’âme des Polonais ne s’est pas totalement dissipée dans les nouvelles aspirations artistiques.

Mais là où une partie du génie de « The Satanist » résidait dans son arc cinématographique, qui n’était pas sans rappeler le rythme d’un thriller. Ici, la trame semble moins fluide et parfois presque contre-intuitif, gardant l’auditeur en déséquilibre permanent. On est tout le temps sur le qui-vive plutôt qu’en immersion dans les profondeurs sulfureuses. Heureusement donc, tout n’est pas parfait et c’est bien ce qui prouve que « I Loved You At Your Darkest » n’est qu’une transition, n’est qu’une infime partie, une amorce exquise et bien dodue de ce que le groupe est capable de faire par la suite… Preuve en est le final presque post-metal onirique de « We Are The Next 1000 Years« .

En soi, on peut donc dire que cet album est aussi riche qu’audacieux, car il peut perdre et faire perdre autant de vieux fans qu’il peut permettre d’en gagner de nouveaux. Après, si l’on comprend la volonté de changement, d’expérimentation de Nergal, on ne peut qu’aimer ce nouveau BEHEMOTH. Étant donné la tendance actuelle du groupe à s’éloigner de ses racines, « I Love You At Your Darkest » est donc le disque que nous regarderons et identifierons comme le moment où la machine a commencé à prendre un nouveau virage. Vous reviendrez sur « I Love You At Your Darkest » au cours des prochaines années, comme je le ferai aussi, car mis à part quelques ratés dans le flux global, c’est un album solide et complet qui met en valeur un groupe déployant ses ailes opiniâtres et prenant son envol au-delà du feu et du soufre, au-delà du bouillonnant volcan de métal, vers une haute chaire modelée à son image, et faite pour prêcher avec éloquence la fin des temps.

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