[ Chronique ] SUMAC – Love In Shadow ( Thrill Jockey )

On sait Aaron Turner, hyperactif, hyper-productif et surtout passionné. Chacune de ses sorties ou de ses collaborations prend un chemin différent, toujours en quête de nouvelles approches, de nouveaux défis, mais gardant une identité forte et des compositions solides. Aujourd’hui, l’artiste multi-tâche revient avec SUMAC, un trio qu’il compose avec Nick Yacyshyn de BAPTISTS et Brian Cook de RUSSIAN CIRCLES. Plus tôt dans l’année, SUMAC s’était déjà fendu d’une sortie en collaboration le légendaire guitariste nippon, Keiji Haino. Un album qui faisait ressortir le côté spontané de la musique de SUMAC et l’entraînait sur les périlleux chemins de l’improvisation.

Cette expérience a, semble-t-il, laissé des traces et poussé les musiciens à se jeter corps-et-âmes dans un nouveau projet qui porte donc le nom de « Love In Shadow ». Et, on peut le dire : c’est du costaud, c’est consistant… Quatre titres, quatres blocs, pour plus d’une heure musique !! Le tout a été enregistré en live par Kurt Ballou ( CONVERGE ).

« Love In Shadow » inaugure donc une approche d’écriture beaucoup plus improvisée. L’écriture agile et inspirée de Turner se mêle à l’intuition et aux prouesses techniques de ses camarades et donne lieu à un son à la fois complexe et primitif, fondamental. Les riffs y sont écorchés et écorcheurs, dissonants et puissants, mutilés et délirants. La voix de Turner y résonne plus abrupte et primale que jamais.

De l’aveu de ses géniteurs, l’album se veut une plongée brutale dans l’amour et toutes les émotions brutes qui en découlent. Rien à voir donc avec un quelconque romantisme nasillard et princier ou avec les manifestations traditionnelles de l’amour ; exit les Aurore et autres Titanic. L’amour dont traite SUMAC est celui qui nous rend Humain, ce lien connectif qui guide nos décisions et façonne notre vision du monde, nos expériences. L’amour est impalpable, spirituel, il nous rend vulnérable, magnétique ; ou il nous corrompt dans ses travers insoupçonnables : de la jalousie à l’obsession, de la perversion à l’addiction.

Turner et ses acolytes, en sorciers des sens, entrelacent et transforment les sons de leurs instruments, distordent leurs ressentis, et barbouillent leurs pensées, tout en restant minimalistes. Ils abordent leur musique avec l’immédiateté tactile, avec l’intuition et l’abstraction que l’on pourrait retrouver chez certains peintres.

Je ressens cet album, cette proposition comme un pied de nez à la musique moderne et populaire. Le trio livre quatre pièces magistrales, s’aventurant sans vergogne sur des territoires sans structure, ni mélodies préconçues ( et donc difficilement explicables ). Faisant presque totalement abstraction des formes et des couleurs musico-sociales, il se concentre avant tout sur les textures, les ambiances et la résonnance émotionnelle.

Pour aller plus loin, je vous parlerai bien du titre « The Task », qui est pour moi la pièce maîtresse de l’album. Avec ses 21 minutes au compteur, elle fait office d’ouverture dans un bombardement sonore, un enchevêtrement méticuleux de riffs lourds et épineux qui rappellera aux métalleux les plus cérébraux ce qui les avaient attirés dans un premier temps chez SUMAC. Mais plus les minutes passent, plus le fond s’effrite et plus les contours se brouillent, jusqu’à ce que tout s’écroule. Turner est alors laissé seul, vociférant sur une mélodie de guitare brisée et dissonante. Puis la section rythmique revient tout doucement, tissant une toile, fragmentant l’espace et remplissant le vide sidéral jusqu’à s’enfermer dans un groove mégalithique, fracturé et rampant. Enfin tout retombe encore une fois, Turner toujours hurlant tire et essaye de se couvrir, de se cacher sous une nappe synthétique faite d’orgues et de patrouillage informatique… Fin.

Sur « Love In Shadow », SUMAC essaye donc de capturer cette passion de la manière la plus primitive et sans aucune entraves. Là où ses deux premiers albums étaient inoffensifs, et sans conséquences, ce très exigeant « Love In Shadow » devient douloureusement humain et nécessaire pour toute personne intéressée par le côté plus cérébral, philosophique et méditatif de la musique. Alors que vous dire de plus ? Continuer à disserter sur l’inexplicable et sur l’imprévisible ou alors simplement écouter et se laisser porter par cet amour ( beau ou laid ) vivant et volatile que le groupe veut partager ?

 

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