[ Chronique ] THOU – Magus ( Sacred Bones Records )

Il y a des paroles, sur ce nouvel album de THOU, qui peuvent résumer, parfaitement son existence et ses pérégrinations musicales : « We are vast unknowable beings without the confines of your perception ». « Transcending Dualities », le titre dont sont issues ces paroles, n’est évidemment pas conçu comme un méta-commentaire sur la vie de THOU, le vocaliste Bryan Funck faisant en fait référence aux spectres mercuriels de genre et de sexe ( « Our gender is disorder/ Our sexuality is transgression and transience » ). Le très humble Funck pourrait évidemment le contester, mais cette déclaration effrontée peut s’appliquer sans problème à THOU… Quelques explications ?

Nous allons aujourd’hui nous pencher sur « Magus », le nouvel album complet de THOU et celui qui vient clôturer, ce dernier jour du mois d’août, « The Summer Of Thou » ( c’est comme ça qu’on l’appelle ). Cet album est en fait né de la sortie successive, et parsemée sur l’été, de trois EPs. Ce qui en fait une fusion impressionnante de sons tirés du brut et drone « The House Primordial » sorti en Mai, du dark-acoustique « Inconsolable » sorti en Juin et du grunge, hommage à ALICE IN CHAINS, « Rhea Sylvia » paru en Juillet.

La sortie du jour, « Magus » est donc le cinquième album complet du groupe. Bien que le plus en ligne avec les standards du groupe que les trois précédentes sorties, il est un condensé de riffs punitifs, de tempos glaçants et de mélodies parfois éblouissantes, empreintes d’un mysticisme particulier.

Car oui, THOU relève bel et bien du mystique…

C’est d’ailleurs et souvent ce qui attire dans sa musique, ce côté foncièrement impalpable, insondable. Et cultiver cette mystique est un art qui n’offre pas aux groupes qui choisissent cette voie, une vision claire et limpide de leur art et de leur futur. Ce qui est certain en tout cas, c’est que THOU a soigneusement cultivé cette passion pour l’occultation et l’occulte, tout en gardant un dévouement quasi-religieux au DIY. Quelque part, le gang de Baton Rouge a toujours été un groupe de punk enfermé dans un boîtier métallique. Donc, cette décision de publier cet été, non pas un, non pas deux, non pas trois mais quatre albums ne nous fera certainement pas dire le contraire : THOU reste l’une des entités sonores les plus intéressantes et engagées du Doom, du Sludge et de toutes ses variétés noircies.

Mais, alors que ce cycle touche à sa fin, et que le groupe nous a déjà livré ces trois premiers pamphlets, que nous reste-t-il vraiment à nous mettre sous la dent à l’approche de « Magus » ? Comment un album complet de THOU peut-il synthétiser les trois EP intrinsèquement différents qui l’ont précédé ?

Là où ces EPs présentaient pas mal de variations du thème principal de THOU, tout en exploitant certaines des influences et des idées nées de leur musique, « Magus » serait plutôt la symbiose de ces influences dans ce que l’on pourrait appeler le « noyau ». Comme « Heathen » ( 2014 ), il est implacable, lourd et lent. Un album qui pourrait se définir par le verbe « écraser ». Et pour s’en convaincre, il suffit simplement d’en écouter le premier titre, « Inward ». Les accords y sont à la fois volumineux et lumineux, suspendus comme l’Épée de Damoclès, prête à frapper, à vous arracher manu-militari chair, nerfs et cervicales. Les vocaux y sont également râpeux, durs et abrasifs, faisant écho aux profondeurs du mix.

Inversement, il y aussi plus de mélodies, souvent cachées sous les strates chromatiques de guitare ou dans les textures ( sûrement des restes de « Rhea Sylvia » ). Ailleurs sur l’album, ces influences sont encore plus marquantes, les vocaux clairs qui ouvrent les pistes, les nombreux riffs de guitares, tout est là sous nos yeux et nos oreilles. Mais c’est lorsque vous écoutez les EPs puis l’album en lui-même que l’intention et la direction de THOU deviennent plus claires.

Bien sûr, vous entendrez toutes ces textures principalement dans les interludes, mais elles sont bien souvent tissées en arrière-plan de manière discrète, presque timide. Comme sur « In the Kingdom of Meaning » qui canalise un côté très shoegaze ; ou encore sur « Transcending Dualities » et « The Changeling Prince » qui étendent le temps et l’espace vers quelque chose de dronesque. Que dire également des mélodies folkloriques cachées de  » Sovereign Self «  ?

D’un autre côté, les aspects les plus black du son de THOU vont être plus ou moins atténués au profit de la contemplation et de la profondeur. Vous y trouverez moins de fureur et de dynamisme que sur « Heathen ». « Magus » se tranforme alors en une plongée dans les eaux troubles et profondes du for intérieur, comme une étreinte iodée et corrosive. Un album qui se veut lent mais qui parle toujours ce sombre dialecte tout droit sorti de la mythologie THOU.

Mais alors de quoi parle « Magus » ?

Ce nouvel opus pourrait se définir comme une réflexion sur l’identité. Il se concentre sur l’individu et sur son regard critique, sur l’ego sacré, sa source d’individualité et de complexité unique, tout en essayant de progresser, de réfléchir et d’insuffler la peur du discours militantiste, des idéologies extrêmes et non-tempérées, ou de la divinité du système patriarcal.

Funck digresse, erre dans ses réflexions et ses pensées. Pêle-mêle, il nous met en garde contre la vertu masculine, contre la misogynie qui ruinera l’humanité, etc… Il affronte, confronte le vide de ses propres pensées et la dépression avec le combat pour se débarrasser de ses mauvaises pensées… ( « We have sung our anthems of pain / We refuse to exist in our despair / We will find inner sanctum / And so shall we prevail » ). Il (s’) analyse, (s’) auto-critique et essaye de se développer intérieurement. C’est une forme de réflexion sur soi et sur le Monde qui prend forme en cris et en chants.

Est-ce le THOU que l’on aime ?

Oui, car c’est très difficile d’accès ( étonnant !), je dirai même que c’est un pavé de complexité et d’inflexibilité. Ce qui veut donc dire que c’est bien du THOUComme à son habitude, le groupe nous propose une infinité de piste et de grilles de lecture ( quelles soient musicales, vocales ou interprétatives ). À chacun donc de décider ce qu’il a à en retirer et de la manière dont il veut l’aborder et l’absorber… Pour ceux d’entre vous qui préfèrent vitesse et dynamisme, « Magus » pourrait alors décevoir. Mais pour ceux qui cherchent le grand frisson, le plongeon, les hautes falaises du nihilisme, l’introspection et l’engagement artistique incontestable, alors cet album est définitivement fait pour vous. Après peu importe, que vous soyez convaincu ou pas, car dans la logique THOU ça a du sens et ça s’inscrit parfaitement dans la direction que le quatuor a choisi de prendre. En cela, c’est admirable.

Commenter cet article

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.