Chronique : CHELSEA WOLFE – Hiss Spun ( Sargeant House ) note : Carbon Nanotube

En décrivant la souffrance « exquise » d’un amour idéalisé mais effondré dans « Pain Is Beauty » en 2013, puis le tumulte intérieur et le vide de son coeur sur « Abyss » en 2015, la sombre princesse, l’hybride néo-folk gothique CHELSEA WOLFE nous a clairement habitué à se concentrer sur les turbulences intérieures et les sentiments claustrophobiques. Sur ce nouvel album, « Hiss Spun », elle semble se retirer et nous emmener encore plus loin, aux confins d’elle-même, alors que le chaos bourdonnant du monde extérieur représente, pour elle comme pour nous, une menace encore plus grande.

Sur le papier, on suppose donc que « Hiss Spun » va poursuivre la voie empruntée par ses précédents opus, mais plus sombre et plus « transgressive ». Il devrait logiquement reprendre les principaux aspects qui ont rendu la musique de CHELSEA WOLFE aussi magnétique : ses mélodies hypnotiques, ses arrangements filigranés et ses « astuces » subtiles mais cohérentes ; les textures rugueuses, tranchantes et les chants omniprésents, passionnés et très en avant. De fait, la musique de WOLFE n’a clairement jamais été très éloignée du métal, du moins dans l’état d’esprit mais, plus le temps passe plus on a la sensation qu’elle penche volontairement et complètement vers ces extrémités, principalement vers le doom et l’expérimental. Ici, WOLFE continue donc d’embrasser langoureusement ses influences les plus sombres.

C’est avec des lignes de basse sismiques, floues et des percussions pesantes que débute « Spun », s’ensuit alors une flambée de distorsions perforantes avec « 16 Psyche » puis « Vex » où intervient alors la voix d’Aaron Turner, établissant immédiatement cette bi-polarité, cette « psychose parfaite » entre les grondements purement death de l’ancien leader d’ISIS et la douceur tourmentée, plaintive de Mme Wolfe. Comme sur « Abyss », WOLFE fait face à sa propre fureur, à ses propres douleurs et démons mais laisse également plus d’espace aux contemplations. Que ce soit sur « The Culling », comme sur la sinistre et reznorienne « Particle Flux », ou encore sur la délicate ballade noircie de « Twin Fawn », on est comme happé par le génie, la douleur et la voix ondulée de cette diva gothique.

Tout au long de l’album, elle transmet son anxiété, elle l’a rend vivante et invasive, comme quelque chose qui viendrait ramper le long de votre jambe ou qui se glisserait sournoisement sous votre peau. Cette invasion en devient même extrêmement violente pour l’auditeur sur « Twin Fawn » alors qu’elle gémit : « You cut me open, You lived inside, You kill the wonder ». Cette sensation de viol de la conscience et de pénétration psychique non consentie fait même partie des thèmes centraux abordés par WOLFE. Elle en imprègne cet album comme sur les fragiles « Two Spirit », « The Curling » et même « Scrape » où elle chronique la vie d’une « jeune nymphe souillée ».

Bien qu’il soit le deuxième album à se pencher vraiment sur l’aspect métallique de l’artiste, « Hiss Spun » continue néanmoins d’intégrer habilement une large gamme de sons. L’électronique « Offering » rappelle le pouls des ondes noirâtres de « Pain Is Beauty » et les éléments expérimentaux abrasifs de ses premiers travaux se déploient sur le cacophonique « Welt ». En conséquence, il serait faux de dire que chaque piste s’enchaîne avec une réelle fluidité, mais cet album est vivant, tumultueux et terriblement organique. Chaque voie, chaque mouvement, aussi sauvage et caustique soit-il, adhère à une logique interne rigoureuse.

En effet, sur « Hiss Spun », CHELSEA WOLFE crée un monde pour son auditoire, comme une sorte de purge émotionnelle. Et ce sentiment finit par goutter, par transpirer sur et à travers vous, par s’insinuer en vous. Tout les soupirs lassifs que laissent ses lèvres sur la musique, glissent et rampent sur votre colonne vertébrale avant d’exploser en un mur de riffs dévastateurs et lancinants. Au final, cette nouvelle livraison délivrante est en passe de devenir une partie importante de l’œuvre de CHELSEA WOLFE, un album défini par une dualité musicale entre violente mélancolie et profonde dépression, un nuancier sombre, reflet d’une dévastation émotionnelle. Cette faculté qu’a cette femme de se livrer et de construire une architecture musicale introspective mais pas inaccessible, témoigne de sa singularité artistique. Il n’y a personne d’autre sur cette planète que l’on pourrait comparer à CHELSEA WOLFE, et tant qu’elle produira cette musique aussi profonde, belle et « résonante », elle restera bel et bien unique.

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